
Projet de loi 89 : le Québec, épicentre des grèves au Canada | Depuis 2023, le Québec est frappé par une vague de grèves sans précédent. En seulement deux ans, la province a enregistré près de 1,500 arrêts de travail, battant les records établis en 1974.
Et les chiffres de 2025 s’annoncent tout aussi préoccupants : 378 arrêts de travail recensés en seulement deux mois.
Si ces conflits perturbent la vie quotidienne des citoyens et des camionneurs, pensons notamment à la grève en cours à la Société des traversiers du Québec (STQ), leur concentration géographique est particulièrement frappante.
Bien que le Québec représente environ 22% de la population canadienne, il concentre 90% des arrêts de travail au pays.
Des secteurs névralgiques paralysés
La majorité de ces grèves provient du secteur public, notamment dans l’éducation, la santé, les services sociaux, ainsi que dans les CPE et les transports collectifs. Ce sont des secteurs où les interruptions de services ont un impact direct et profond sur les citoyens : parents dans l’impossibilité de faire garder leurs enfants, élèves privés d’enseignement, usagers sans moyen de transport pour aller travailler ou recevoir des soins. Le conflit prolongé au cimetière Notre-Dame-des-Neiges a même empêché des familles de faire leur deuil, illustrant les répercussions humaines de ces crises.
Le taux de syndicalisation dans le secteur public québécois, qui atteint près de 85%, est nettement supérieur à celui du secteur privé. Ce contexte favorise un recours plus fréquent à la grève comme moyen de pression dans les négociations. Alors que la grève était historiquement perçue comme un ultime recours, elle tend aujourd’hui à devenir une stratégie presque systématique, selon plusieurs analystes. L’Institut économique de Montréal (IEDM) parle même de « banalisation » du recours aux arrêts de travail.
Le projet de loi 89
Face à cette situation, le ministre du Travail, Jean Boulet, a déposé le projet de loi 89, qui vise à mieux protéger la population en cas de grève ou de lockout. Cette législation propose deux outils majeurs : la mise en place d’un régime de « services minimums » dans des secteurs non couverts par les services essentiels, et la possibilité, dans des cas exceptionnels, de confier un conflit à un arbitre lorsque les impacts sur la population sont jugés graves ou irréparables.
Ces mesures ne s’appliquent toutefois pas aux secteurs public et parapublic, une lacune dénoncée par plusieurs experts.
En effet, ce sont précisément ces secteurs qui sont responsables de l’essentiel des conflits récents. L’IEDM presse le gouvernement d’inclure ces domaines pour rétablir un véritable équilibre dans le rapport de force entre syndicat et employeurs.
Un projet de loi controversée
Du côté syndical, la réaction ne s’est pas fait attendre. Plusieurs voix dénoncent une attaque contre le droit de grève, pourtant reconnu par les chartes canadienne et québécoise. Le ministre Boulet assure pourtant que le projet respecte pleinement la liberté d’association et encadre strictement les cas où une intervention est possible. L’objectif, selon lui, est de répondre à des situations exceptionnelles, sans verser automatiquement dans l’ingérence.
Le gouvernement cite plusieurs cas qui ont motivé cette réforme. Des enfants vulnérables privés de soutien scolaire spécialisé, des familles endeuillées confrontées à des délais d’inhumation considérés inhumains, des citoyens à faible revenu incapables de se rendre à l’hôpital faute de transport. Une grève chez Autobus Transco à Montréal en octobre 2023 a privé 15 000 enfants de transport vers leur école!
À cela s’ajoutent les risques économiques, notamment lorsqu’un arrêt de travail menace un événement majeur comme le Festival d’été de Québec.
Le projet de loi prévoit que chaque situation soit analysée au cas par cas, avec intervention possible uniquement lorsque les critères de « préjudices graves ou irréparables » sont rencontrés. Le Tribunal administratif du travail jouerait un rôle clé dans l’application de ces nouvelles mesures, assurant un encadrement impartial et juridiquement solide.
Un tournant politique et social
Avec ce projet de loi, Québec amorce un virage dans la gestion des relations de travail. Reste à voir si l’équilibre pourra être atteint entre la défense des droits syndicaux et la protection de la population. Une chose est sûre, la multiplication des grèves au Québec n’est plus un simple irritant. Elle est devenue un enjeu collectif majeur, qui interpelle autant les travailleurs que les citoyens et les élus.
Une réflexion nécessaire sur la culture syndicale
Si le Québec est aujourd’hui l’épicentre des grèves au Canada, cela invite aussi à une réflexion plus large sur le rôle des syndicats et l’état réel des conditions de travail dans le secteur public. Dans certains cas, comme en santé, en éducation spécialisée ou en petite enfance, les revendications reposent sur des réalités difficiles. Surcharge de travail, pénuries chroniques, sous-financement. La grève devient alors un cri d’alarme pour faire valoir des conditions devenues intenables.
Mais d’autres conflits laissent planer un doute; certaines grèves éclatent malgré des offres patronales jugées raisonnables, ou se multiplient à chaque cycle de négociation. Le taux de syndicalisation élevé au Québec, particulièrement dans le secteur public, n’est pas un problème en soi. Mais il confère un pouvoir de blocage exceptionnel, parfois utilisé de manière systématique, au détriment de la population.
Il ne s’agit pas de remettre en question le droit fondamental à la grève, mais bien d’encourager un usage plus équilibré de ce levier. Dans un contexte où 90% des grèves canadiennes ont lieu dans une seule province, la question n’est plus seulement syndicale… elle devient sociale et politique.
Le Québec devra tôt ou tard repenser l’équilibre entre la défense des droits des travailleurs et la protection de l’intérêt collectif.
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