
Un sondage pancanadien réalisé par l’Alliance canadienne du camionnage (ACC) expose un problème important dans le secteur du transport routier : une proportion importante de camionneurs, soit plus du tiers des candidats, demandent à être engagés sous le modèle « Chauffeur Inc. ».
Réalisée auprès de 83 entreprises exploitant un total de 10,600 camions, l’enquête a porté sur près de 18,000 candidatures déposées au cours des six derniers mois.
Ces chauffeurs inc. cherchent à être considérés comme travailleurs autonomes tout en se comportant comme des salariés, c’est-à-dire sans posséder leur propre camion, ni assumer les coûts d’exploitation habituels (entretien, assurances, permis…). Contrairement aux vrais brokers, ils souhaitent profiter des avantages fiscaux du statut d’indépendant sans en supporter les responsabilités financières, ni les risques.
Une situation critique en Ontario
La situation est particulièrement alarmante en Ontario, où près de la moitié des candidats préfèrent fonctionner selon ce modèle illégal. Lorsqu’une entreprise leur indique qu’elle suit les règles et refuse cette approche, près des deux tiers tournent aussitôt les talons, selon les données de l’ACC.
Selon Stephen Laskowski, président de l’ACC, partout au Canada, il devient de plus en plus difficile pour les entreprises qui souhaitent se conformer à la loi d’embaucher des chauffeurs de manière légale. En Ontario, dans certains marchés, c’est pratiquement mission impossible.
Selon lui, l’inaction prolongée des gouvernements, tant à Ottawa qu’à l’échelle provinciale, a permis à cette économie souterraine de proliférer, rendant la normalité presque illégale. Les entreprises honnêtes, qui souhaitent offrir des emplois légitimes et bien rémunérés, se retrouvent ainsi en difficulté face à des concurrents qui exploitent les failles du système.
Un avantage financier déloyal
Le modèle Chauffeur Inc. offre un avantage économique indéniable aux transporteurs qui y ont recours. En contournant les contributions sociales, les assurances et autres obligations fiscales, les entreprises qui adhèrent à ce modèle baissent leurs coûts d’exploitation de l’ordre de 20 à 30%, creusant ainsi un écart important avec celles qui respectent les règles et leur permettant de couper dans les taux de transport.
Selon une étude de l’Association du camionnage du Québec (ACQ), 79% des transporteurs membres rapportent une perte moyenne de 13,8% de leur chiffre d’affaires à cause de cette concurrence déloyale. Pour certains, ces pertes s’élèvent même à 20%, menaçant directement leur viabilité économique.
Des conséquences graves sur la sécurité routière
Outre l’aspect financier, le recours au stratagème Chauffeur Inc. soulève des inquiétudes majeures sur le plan de la sécurité routière. Ces chauffeurs, souvent sous-formés, peu encadrés et moins investis dans l’entretien de leur véhicule, sont impliqués dans un nombre préoccupant d’incidents.
Depuis le 20 décembre dernier, plus de 142 accidents impliquant des chauffeurs peu scrupuleux ont nécessité l’intervention d’une dépanneuse poids lourd au Québec, rapportait Francis Halin et Denis Therriault. Les entreprises de dépannage témoignent de situations alarmantes, avec des chauffeurs circulant sans permis valide, des véhicules mal entretenus et même des cas où les camions sont abandonnés sur place après un accident.
Selon Contrôle Routier Québec, certains transporteurs vont couper sur l’entretien mécanique pour faire des profits et le phénomène ne s’arrête pas là. Ils ont même des applications maintenant pour éviter les postes de contrôle.
Une mobilisation nécessaire à tous les niveaux
Un projet de loi provincial visant à mettre fin au stratagème Chauffeur Inc. a été déposé par le député Monsef Derraji. Cette proposition législative pourrait enfin fournir aux autorités les moyens nécessaires pour enrayer cette pratique qui mine l’industrie. Pour renforcer cette initiative, chacun peut jouer un rôle en écrivant à son député pour souligner l’urgence d’agir. La mobilisation citoyenne reste un levier important pour faire avancer ce dossier.
Mais la responsabilité ne s’arrête pas aux transporteurs. Les expéditeurs, les donneurs d’ordres et les clients doivent eux aussi cesser d’encourager ce modèle, en refusant de faire affaire avec des entreprises qui misent sur Chauffeur Inc. pour réduire leurs coûts. Fermer les yeux sur ces pratiques, c’est alimenter l’économie souterraine et affaiblir tout le secteur du transport. L’industrie au complet doit s’unir pour éradiquer ce fléau.
Pour que le camionnage canadien reste un moteur fiable et sécuritaire de notre économie, il est essentiel de remettre les règles du jeu au niveau. Tant que le stratagème Chauffeur Inc. restera toléré, les transporteurs et brokers honnêtes continueront de perdre du terrain et la sécurité sur nos routes demeurera compromise.
Lire plus :
Chauffeur Inc : il est temps d’agir avant qu’il ne soit trop tard.











