
Les administrations Biden et Trump ont adopté deux visions radicalement différentes, qui s’inscrivent dans un débat de longue date entre associations et acteurs du camionnage aux États-Unis.
Le secrétaire américain aux Transports, Sean Duffy, a annoncé vendredi dernier ce qui est présenté comme l’une des mesures les plus marquantes du ministère en matière de camionnage depuis des décennies.
En vertu d’une règle finale adoptée dans des « circonstances d’urgence », près de 200,000 conducteurs titulaires d’un permis de conduire commercial (CDL) non domicilié pourraient être amené à quitter l’industrie.
Cette décision fait suite à plusieurs accidents mortels liés, selon les autorités, à des failles dans les agences d’émission de permis CDL de plusieurs états.
Lors de la conférence de presse, Duffy a rejeté l’idée qu’une telle mesure mettrait en péril l’approvisionnement du pays. Selon lui, les États-Unis disposent d’assez de conducteurs, citoyens du pays, pour assurer le transport des marchandises. « Nous avons des chauffeurs américains prêts à prendre ces charges », a-t-il insisté, ajoutant que l’objectif est en premier lieu de garantir que ceux qui prennent le volant soient formés, qualifiés et en règle.
Cette sortie relance le débat autour de la « pénurie de chauffeurs », un concept largement défendu par l’American Trucking Associations (ATA) depuis plusieurs années. Si l’ATA estimait encore en 2023 que l’industrie manquait de 60,000 conducteurs, elle reconnait désormais que la récession qui pèse sur le transport a réduit l’impact de ce déficit. En parallèle, l’Owner-Operator Independent Drivers Association (OOIDA), qui conteste depuis longtemps la thèse de la pénurie, se félicite de voir le DOT durcir les règles d’accès.
En définitive, la « pénurie de chauffeurs » n’a peut-être pas disparu, mais elle recule. Avec un marché déjà en surplus de chauffeurs et maintenant le retrait de milliers de conducteurs non citoyens, l’idée de pénurie de main-d’œuvre dans le camionnage perd beaucoup de crédibilité après plus de 20 ans de débats. Selon Duffy, la priorité reste claire, c’est la sécurité des routes et la légalité des permis doivent primer sur tout argument économique.
Biden vs Trump : deux visions du camionnage
Le Biden-Harris Trucking Action Plan, lancé en décembre 2021 après le mandat Trump, visait à éviter un effondrement de la chaine d’approvisionnement en pleine pandémie. Même sans employer directement le terme de « pénurie de chauffeurs », cette idée dominait les discussions, selon Raman Dhillon, président de la North American Punjabi Trucking Association. Biden misait sur un assouplissement et une accélération de la délivrance des permis, alors que la nouvelle règle de Trump et Sean Duffy privilégie au contraire la restriction et l’expulsion de conducteurs non citoyens.
Cet assouplissement avait permis d’augmenter la cadence. En 2021, les États-Unis délivraient environ 50,000 CDLs par mois, soit 20% de plus qu’en 2019. Entre janvier 2021 et le printemps 2022, plus de 876,000 permis ont été émis, et en janvier-février 2022, le volume avait plus que doublé (+112%) par rapport à l’année précédente.
Le plan, centré sur l’« accès élargi », ne distinguait pas entre citoyens et non-citoyens. Or, dans le même temps, les accidents mortels impliquant des camions lourds ont bondi de près de 20% en 2021, avant de reculer d’environ 11% en 2022 et 9% en 2023. Le niveau reste plus élevé qu’il y a quinze ans, mais la tendance s’est stabilisée après la pandémie. Aucune corrélation directe ne peut toutefois être établie avec le plan Biden.
Formation obligatoire aux États-Unis
Depuis le 7 février 2022, la FMCSA impose une formation minimale via le règlement ELDT (Entry-Level Driver Training). Prévue sous Obama, reportée sous Trump, elle a finalement été appliquée sous Biden. Elle fixe un standard national, mais sans imposer d’heures minimales; seules les compétences doivent être validées par un formateur accrédité dans le Training Provider Registry.
Cette souplesse est critiquée par les syndicats, associations et assureurs, qui y voient une porte ouverte aux abus, certaines écoles pouvant certifier trop vite leurs élèves afin de faire de l’argent plus rapidement.
Entre l’assouplissement de l’ère Biden et le resserrement imposé par Trump et Sean Duffy, les États-Unis illustrent deux façons opposées de gérer le camionnage. Si les chiffres d’accidents restent élevés sans lien direct avec ces choix politiques, le dilemme demeure entre répondre à la demande de chauffeurs et/ou privilégier la sécurité.












