
Depuis des années, l’industrie du transport routier est secouée par une question qui ne trouve toujours pas de réponse claire : souffrons-nous réellement d’une pénurie de chauffeurs ou assistons-nous plutôt à une crise de rétention?
Ce débat a refait surface le 22 juillet dernier, lors d’une audience devant le sous-comité sénatorial américain sur les transports terrestres, où deux voix puissantes du milieu se sont affrontées : l’American Trucking Associations (ATA) et l’Owner-Operator Independent Drivers Association (OOIDA).
Pour l’ATA, le manque est bien réel et il met directement en péril la chaine d’approvisionnement américaine. Son président, Chris Spear, a rappelé que les salaires des chauffeurs ont augmenté de 19% en pleine récession du transport, un signe, selon lui, d’un déséquilibre profond entre l’offre et la demande de main-d’œuvre. L’association estimait, à l’automne 2024, un déficit de 60,000 chauffeurs aux États-Unis. Selon elle, les départs à la retraite, les barrières réglementaires et l’insuffisance de relève alimentent cette pénurie.
À l’opposé, l’OOIDA considère que cette soi-disant pénurie est un mythe bien ancré qui masque un problème plus grave… les conditions de travail qui poussent les chauffeurs à quitter la profession. Son vice-président exécutif, Lewie Pugh, a rappelé que les taux de roulement peuvent atteindre 80 à 90% dans le secteur du transport de lots complets (truckload), tandis que les transporteurs syndiqués comme UPS, ABF ou TForce affichent des taux de roulement bien moindres, entre 10 et 15%. Pour l’OOIDA et les Teamsters, représentés par Sean O’Brien, la preuve est claire. Quand les chauffeurs sont bien traités, ils restent.
Et si le vrai problème ne se résumait pas à choisir un camp?
Comme dans bien d’autres débats actuels, on semble condamné à choisir un camp. Soit on croit à une pénurie de chauffeurs, soit on dénonce uniquement un problème de rétention. Entre les deux, il n’y aurait rien. Mais cette logique d’opposition efface toute la complexité du réel. À force de tout voir en noir ou blanc, on passe à côté des nuances qui, pourtant, portent souvent les solutions les plus durables.
Il est possible qu’il y ait à la fois un manque de nouveaux chauffeurs et une difficulté à garder ceux qui sont déjà là. Il est possible aussi que les attentes des travailleurs aient évolué, et que le modèle de gestion actuel ne réponde plus à la réalité sociale, familiale et technologique du 21e siècle…
Un changement de génération à ne pas négliger
Un facteur souvent sous-estimé dans ce débat est le changement de génération. Les jeunes qui choisissent d’entrer dans le monde du camionnage arrivent avec des attentes différentes. Ils recherche un meilleur équilibre entre travail et vie personnelle, souhaitent passer du temps avec leurs enfants, notamment dans le contexte des gardes partagées, de plus en plus fréquentes, et sont moins enclins à sacrifier leur vie familiale pour la route.
Résultat : pour accomplir le même volume de transport, les entreprises doivent souvent embaucher davantage de chauffeurs afin de permettre des horaires plus flexibles et des retours plus fréquents à la maison. Ce besoin de conciliation explique en partie pourquoi certaines entreprises peinent à combler leurs équipes.
Les technologies peuvent, dans ce contexte, jouer un rôle positif. Des outils modernes comme les systèmes de gestion des transports (TMS), la télémétrie ou les applications de logistique permettent de planifier les trajets de manière plus efficace, réduisant ainsi le temps passé loin de la maison. Mais ces outils ne sont pas une solution magique… Lorsqu’ils sont mal implantés ou perçus comme intrusif, ils peuvent ajouter du stress plutôt que de faciliter la tâche. Pour que la technologie soit un levier de rétention, elle doit être accompagnée d’une culture d’entreprise humaine, transparente et respectueuse du quotidien des chauffeurs.
Plusieurs études confirment d’ailleurs que le manque de reconnaissance, l’imprévisibilité des horaires et l’absence d’appui sur le plan familial sont parmi les premières raisons qui poussent les chauffeurs à quitter le métier, surtout dans les deux premières années. Le défi pour les employeurs n’est donc pas seulement de recruter, mais de bâtir un environnement où les travailleurs se sentent valorisés, écoutés et intégrés à une équipe.
Dans ce contexte, la distinction entre « pénurie » et « rétention » devient floue : les deux phénomènes se nourrissent mutuellement, et exigeront des solutions à la fois économiques, humaines et organisationnelles.
Mais surtout, adaptées à la réalité des camionneurs d’aujourd’hui.
Lire plus :












