
Depuis plus de trois mois, les contrôleurs routiers du Québec ont été retirés de la patrouille à la suite d’un jugement historique du Tribunal administratif du travail (TAT). Limités à des interventions dans des postes fixes, ces agents de la paix ne peuvent plus remplir la majorité de leur mandat.
Une lettre ouverte anonyme, signée par un agent membre de la Fraternité des constables du contrôle routier du Québec (FCCRQ), nous a été transmise avec des documents d’appui, dénonçant une situation critique aux conséquences graves pour la sécurité publique, le transport et la gouvernance.
« En tant que contrôleurs routiers, nous avons perdu toute confiance envers nos
dirigeants directement liés à la SAAQ. Cette rupture est si profonde que notre syndicat, la Fraternité des constables du contrôle routier du Québec (FCCRQ), a déposé dans les
semaines ayant suivi le jugement du TAT une demande formelle de mise sous tutelle de
Contrôle routier Québec directement auprès de la ministre Guilbault. Il est important de
souligner que cette démarche exceptionnelle, motivée par la défaillance manifeste de la gouvernance actuelle, demeure à ce jour sans réponse de la part de la ministre, illustrant
le peu de considération accordée à cette crise majeure de sécurité publique. »« La présente lettre vise à alerter l’opinion publique et les décideurs sur l’urgence d’agir
pour résoudre cette crise qui compromet non seulement notre sécurité, mais également
celle de tous les usagers de la route au Québec et l’intégrité de nos infrastructures
critiques. » – Un contrôleur routier anonyme, membre de la FCCRQ
Gouvernance en crise : SAAQclic, mise sous tutelle et silence ministériel
La lettre établit un lien direct entre le fiasco SAAQclic et la crise actuelle des contrôleurs routiers. Ce système informatique, censé moderniser les services de la SAAQ, a provoqué une paralysie interne, des dépassements de coûts et une perte de confiance, non seulement chez les agents, mais aussi au sein de la population.
Pour plusieurs, la SAAQ symbolise désormais une gestion déconnectée et opaque, minant la crédibilité de ceux qui doivent pourtant représenter l’autorité sur le terrain. Difficile, dans ce contexte, pour les agents de Contrôle routier Québec de remplir leur mandat, alors qu’ils sont rattachés à une institution publique dont l’image s’est profondément détériorée.
En parallèle, la SAAQ a choisi de contester la décision du TAT devant les tribunaux, plutôt que de prendre acte du jugement et de corriger la situation. Selon le TAT, les contrôleurs sont exposés à un danger réel lors de leurs interventions. Il reconnait 27 manquements en santé et sécurité au travail, allant de l’insuffisance d’équipement à l’incapacité de protéger leur intégrité physique et psychologique. La juge Danielle Tremblay exigeait la fin immédiate de cette situation dangereuse. Pourtant, la SAAQ a choisi la voie juridique plutôt que la prévention et maintenant, des miliers de kilomètres de routes sont sans surveillance mobile active.
Cette décision de la SAAQ alimente le sentiment, chez plusieurs agents, que l’employeur refuse d’écouter ses propres effectifs et démontre un manque de considération envers leur sécurité. La situation soulève du même coup la question d’un rattachement futur à un ministère plus apte à gérer un corps d’agents de la paix, distinct de l’appareil administratif lourd et dysfonctionnel de la SAAQ.
Agents de la paix sans armes : confusion autour d’un rôle essentiel
Les contrôleurs routiers de Contrôle routier Québec (CRQ) détiennent le statut d’agents de la paix, un rôle confirmé par leur double qualité d’agents de la paix et de constables spéciaux, comme le décrit leur mandat. Ils interviennent non seulement selon le Code de la sécurité routière, mais aussi en vertu du Code criminel, pour des situations telles que la conduite avec facultés affaiblies, des vols ou le transport de stupéfiants. Ces professionnels sont formés pendant 21 semaines à l’École nationale de police, où on les prépare tant aux interventions routières qu’aux enjeux criminels et déontologiques.
« Au fil des années, notre rôle a considérablement évolué. Comme l’a souligné M.
Daignault : « On fait affaire avec du criminel, du transport de drogue, de voitures volées.
L’environnement de travail a beaucoup changé […] depuis les 10 dernières années, il y a
un virage. » » – Un contrôleur routier anonyme, membre de la FCCRQ
Pourtant, malgré ce mandat étendu et leur formation policière, ils travaillent avec un équipement minimal, soit bâton télescopique et poivre de Cayenne, ce qui les place en première ligne face à des risques que l’on associerait plutôt aux policiers armés. En parallèle, les récentes défaillances de la SAAQ et sa décision de contester le jugement du TAT accentuent la confusion du public et des camionneurs. Ces derniers en viennent à percevoir les agents moins comme de simples émetteurs de constats d’infraction ou comme des syndiqués mécontents, un contraste frappant avec leur véritable mission de sécurité publique, déjà trop peu comprise.
« L’armement n’est pas une demande excessive mais une nécessité dictée par l’évolution
de notre environnement de travail et notre obligation légale d’intervenir face à des actes
criminels. Comme l’a reconnu le TAT, les méthodes d’intervention auxquelles nous
sommes formés présupposent l’accès à des moyens de défense adaptés aux situations
critiques. »« L’intégration au ministère de la Sécurité publique permettrait de reconnaître pleinement
la nature de notre travail qui relève davantage de la sécurité publique que de la gestion
administrative du transport. Cette revendication fait écho à la recommandation 94 du
Comité consultatif sur la réalité policière, mandaté par la ministre Guilbault. »« Ces revendications bénéficient du soutien de nombreuses organisations, dont la FTQ,
mais aussi des associations du secteur du transport comme l’ACQ et l’ANCAI, qui
reconnaissent l’importance de notre présence pour la sécurité de tous. » – Un contrôleur routier anonyme, membre de la FCCRQ
Enfants, routes, camions… : ce que CRQ ne surveille plus
Depuis que les contrôleurs routiers ne patrouillent plus, plusieurs types de véhicules passent entre les mailles du filet. Les autobus scolaires, les autocars, les taxis, les voitures Uber ou les véhicules outils comme les tracteurs et les excavatrices ne sont plus surveillés.
Les zones scolaires et les chantiers, où CRQ utilisait des radars pour contrôler la vitesse, ne sont plus couvertes. Cela pose un risque direct pour la sécurité des enfants et des travailleurs de la route.
Les routes, les ponts et les tunnels sont eux aussi à risque. Sans contrôles mobiles, les camions en surcharge circulent sans contrainte, ce qui peut endommager davantage des infrastructures déjà fragilisées. Le tunnel Louis-Hippolyte-La Fontaine, le pont de l’Île-aux-Tourtes et plusieurs routes secondaires en région sont particulièrement vulnérables. Selon la lettre ouverte, l’absence de surveillance augmente les risques de détérioration prématurée du réseau. Le document rappelle qu’un seul camion en surcharge pourrait causer autant de dommages que des milliers de passages de véhicules conformes.
Le milieu du camionnage n’échappe pas à cette déroute. En l’absence de surveillance mobile, les véhicules qui évitent les balances n’ont rien à craindre. Or, on sait que certains camions roulent avec des bris majeurs, des chauffeurs mal classifiés ou insuffisamment formés, et peuvent transporter des marchandises illicites. La police peut intervenir, certes, mais CRQ est spécifiquement mandaté pour ces inspections précises.
Un appel à l’action immédiate
« Les contrôleurs routiers méritent d’être traités avec le respect dû à leur mandat d’agents de la paix et de constables spéciaux, et d’être dotés des moyens nécessaires pour accomplir leur mission en toute sécurité. »
« J’appelle donc :
1. Le gouvernement du Québec à accélérer la mise en œuvre de solutions concrètes pour
permettre le retour sécuritaire des contrôleurs routiers sur les routes.2. La ministre des Transports et de la Mobilité durable ainsi que le ministre de la Sécurité
publique à se prononcer sur l’avenir des contrôleurs routiers et à donner suite à la
recommandation du Comité consultatif sur la réalité policière concernant le statut des
contrôleurs routiers.3. La SAAQ à reconnaître la légitimité des préoccupations de sécurité soulevées par les
contrôleurs routiers et à collaborer à la recherche de solutions plutôt qu’à s’engager
dans une bataille juridique contre le jugement du TAT.4. Le monde municipal à mettre de la pression sur le gouvernement pour rétablir la
surveillance de leur territoire et retrouver les services spécialisés qu’ils sollicitaient
régulièrement auprès des contrôleurs routiers.5. Les médias à porter une attention particulière à cette situation cruciale pour la
sécurité de tous les Québécois. » – Un contrôleur routier anonyme, membre de la FCCRQ
La lettre anonyme met en lumière des préoccupations partagées par plusieurs acteurs de l’industrie du transport routier. Manque de surveillance, confusion sur le mandat des agents, inquiétudes sur la gouvernance, autant d’éléments qui soulèvent des questions sur l’état actuel de la sécurité routière au Québec. En l’absence de réponse claire des autorités, certains craignent que la situation ne se détériore davantage, jusqu’à ce qu’un incident grave vienne, une fois de plus, rappeler l’importance de chaque maillon de cette chaine…
Lire plus :
Climat de travail alarmant chez les contrôleurs routiers du Québec











