
Travailleurs étrangers dans le transport, un problème d’immigration ou de réglementation? | Depuis quelques années, plusieurs accidents sur les routes du Québec et du Canada alimentent les inquiétudes.
Des camionneurs d’origine étrangère prennent le volant avec une formation parfois minimale, voire inexistante. Si l’immigration suscite des débats partout dans le monde, la présence de travailleurs étrangers dans le transport au Québec et au Canada soulève surtout la question des failles d’un système de réglementation qui permet à ces situations de se produire.
Besoin urgent de main d’œuvre
Pendant des années, l’industrie du transport a souffert d’une pénurie de main-d’œuvre, sans compter la difficulté pour le camionnage a préserver un taux décent de rétention. Départs à la retraite, conditions difficiles et manque d’attractivité ont réduit le bassin local de conducteurs. Pour combler les besoins, des entreprises ont eu recours au Programme des travailleurs étrangers temporaires (TET) ou à des immigrants venus avec un visa d’études, qui se sont ensuite tournés vers le camionnage.
Beaucoup parmi ceux-ci n’avaient pas prévu cette carrière. Mais face au coût de la vie, à l’obligation d’envoyer de l’argent à leur famille et à la limite d’heures permises avec un visa étudiant, le transport est devenu une option plus payante. Dans certains cas, le métier a été choisi par opportunisme; dans d’autres, par contrainte, comme un raccourci vers la résidence permanente. Ce mélange de vulnérabilité, d’opportunisme et de failles réglementaires a ouvert la porte à une réalité complexe.
Aujourd’hui, le marché ralentit. Embauches en baisse, mises à pied en hausse, conducteurs expérimentés en difficulté pour se replacer alors que les chauffeurs à rabais sont en hausse. Or, le modèle bâti dans l’urgence n’a jamais été réellement encadré.
Un modèle bâti sans fondation
Certaines écoles privées offrent des formations accélérées, axées davantage sur l’obtention du permis que sur le développement réel des compétences. En Ontario, la situation est aggravée par le fait que DriveTest, l’entreprise responsable de l’évaluation des conducteurs, n’est plus soumise à un processus d’appel d’offres. Ses contrats sont automatiquement renouvelés, ce qui soulève des questions sur la transparence et la rigueur du système.
Sans compter l’enquête de CBC Marketplace l’année dernière qui révélait que certains élèves passaient leur examen pratique sans avoir conduit un camion auparavant. Des établissements ferment ou changent d’adresse pour éviter les audits, tout en continuant à former, dans certains cas, frauduleusement.
Plusieurs chauffeurs étrangers rapportent eux-mêmes des conditions de formation et de travail qu’ils jugent inadéquates. Certains affirment avoir été envoyés seuls sur la route sans encadrement ni connaissance des normes canadiennes, d’autres disent avoir subi des menaces de perte de statut s’ils refusaient de rouler dans de très mauvaises conditions. Et, le tout est très bien documenté.
Des témoignages évoquent aussi des passeports confisqués, des contrats abusifs ou des frais exorbitants pour un « placement garanti ». Ces pratiques, proches de l’exploitation, prospèrent grâce au manque d’information et à la crainte de représailles.
Intégration difficile et déficiente
L’adaptation ne se limite pas à la conduite. Ces nouveaux arrivants doivent apprendre un langage professionnel, des règles non écrites et une culture de travail différente. L’hiver canadien représente un choc pour plusieurs! Routes glacées, visibilité réduite, verglas. Pourtant, rien dans la loi n’empêche un conducteur débutant de se retrouver seul dans ces conditions extrêmes, même s’il n’a jamais conduit de sa vie en hiver.
À cela s’ajoute l’usage du téléphone au volant. Si ce comportement n’est pas propre aux chauffeurs étrangers, combiné à un manque d’expérience et à une méconnaissance du territoire, il devient un facteur de risque supplémentaire. La formation actuelle aborde peu les réalités hivernales, et n’aborde généralement pas l’adaptation culturelle ou les dangers liés à l’isolement, les règlements fiscaux et à la pression financière.
Sur les réseaux sociaux, l’expression « camionneurs illégaux » est parfois utilisée pour désigner certains conducteurs, bien que ce terme ne corresponde pas, sur le plan juridique, à toutes les situations. Dans les cas avérés de fraude ou de comportements mettant en danger la sécurité publique, néanmoins, des sanctions fermes devraient s’appliquer.
Mais punir sans corriger les failles qui ont permis ces dérives revient à traiter les symptômes sans s’attaquer à la cause…
La question du racisme
Le débat se complique lorsque la question du racisme s’en mêle. L’utilisation de certains termes péjoratifs, comme « gougounes » pour désigner des chauffeurs, ne relève pas d’une critique légitime : il s’agit d’un discours discriminatoire qui détourne la discussion de son objectif initial.
Cette dimension entraine parfois même des répercussions jusque dans le système judiciaire. Par crainte d’être accusé de discrimination, certaines décisions ont été adaptées, menant à des peines différentes pour des travailleurs étrangers, que ce soit pour leur éviter une déportation, ou en invoquant le racisme systémique.
Pourtant, il faut reconnaitre que la réalité est plus nuancée. Parmi les chauffeurs incorporés, certains font preuve d’un professionnalisme exemplaire, tout comme de nombreux travailleurs étrangers. À l’inverse, il existe aussi dans ces deux groupes des conducteurs dont la conduite est problématique ou qui participent à des stratagèmes frauduleux.
Dès lors, une question fondamentale se pose : le problème vient-il réellement de l’individu ou d’un système qui applique ses règles de façon inégale?
Lorsque la discussion est systématiquement ramenée au terrain du racisme, on en déplace le cœur et on fragilise le débat. Pour plusieurs acteurs du milieu, et de nombreuses pages de camionnage, en français comme en anglais, il est urgent de remettre la conversation sur ses véritables bases si l’on veut espérer avancer…
Une réalité dans la zone grise
Le recours à des travailleurs étrangers n’est pas, en soi, la source du problème ; les enjeux résident plutôt dans une intégration souvent réalisée sans encadrement suffisant. L’obtention d’un permis de conduire ne garantit pas, à elle seule, la maîtrise des compétences nécessaires pour exercer le métier de camionneur.
Une formation complète et rigoureuse, un suivi continu, un encadrement sur la route et une tolérance zéro envers toute forme de fraude sont essentiels, qu’elle provienne des chauffeurs, des entreprises, des centres de formation ou encore des courtiers en transport qui s’approvisionnent auprès de fournisseurs de main-d’œuvre à bas coût. Cette intégration doit aussi inclure un soutien adapté aux réalités culturelles, linguistiques et à l’isolement et les abus que peuvent vivre ces travailleurs.
La réalité est plus complexe qu’un simple blâme envers les conducteurs étrangers. L’industrie a, et a eu, besoin d’eux. Elle les a accueillis, mais sans toujours leur fournir les moyens, l’encadrement et l’information nécessaires pour exercer leur métier dans les règles de l’art. Résultat : des conducteurs vulnérables, parfois dangereux malgré eux, et un climat social tendu à leur endroit.
La solution? Peut-être qu’une réforme complète, une formation supervisée, un contrôle important et l’application équitable des règles et des sanctions, pour tous, seraient un point de départ…
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