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Intelligence artificielle et « bossware » : quel impact sur la relation entre camionneurs et employeurs?

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Intelligence artificielle et « bossware » : quel impact sur la relation entre camionneurs et employeurs?

Camionneur au volant d’un camion avec caméra et équipements électroniques dans la cabine, accompagné d’un graphique indiquant « IA et Bossware : la surveillance des camionneurs change-t-elle la relation avec les employeurs? » avec le logo de Truck Stop Québec.

L’intelligence artificielle soulève souvent des inquiétudes quant à la disparition de certains emplois.

Pourtant, une autre transformation plus discrète est déjà en cours dans plusieurs milieux de travail avec l’apparition de ce que certains appellent le « bossware ».

Ce terme désigne les technologies utilisées par certains gestionnaires pour surveiller et analyser le travail de leurs employés. Popularisé en 2020 dans un rapport de l’Electronic Frontier Foundation, un organisme spécialisé en protection de la vie privée numérique, ce concept est depuis régulièrement évoqué dans les analyses et les reportages sur l’évolution du monde du travail.

L’utilisation de ces technologies s’est accélérée durant la pandémie, alors que le télétravail s’est généralisé et que plusieurs entreprises ont commencé à surveiller davantage la productivité à distance. Toutefois, certains experts mettent en garde contre les effets de cette surveillance constante. Au-delà des questions de vie privée, ces outils pourraient accentuer la pression sur les travailleurs et créer des risques pour la santé et la sécurité, notamment lorsqu’ils encouragent à travailler plus vite ou plus longtemps.

La relation employeur-chauffeur 

Dans le secteur du camionnage, plusieurs recherches indiquent que les technologies de surveillance peuvent contribuer à améliorer la sécurité, mais que leurs effets varient selon la manière dont elles sont implantées et utilisées par les entreprises. Plusieurs spécialistes soulignent également que ces outils transforment la manière dont le travail est encadré et évalué. L’enjeu ne concerne donc pas seulement la technologie elle-même, mais aussi l’équilibre entre la supervision des entreprises et l’autonomie professionnelle des camionneurs.

Selon Karen Levy, professeure à l’Université Cornell et auteure du livre Data Driven: Truckers, Technology, and the New Workplace Surveillance, l’utilisation de données numériques a transformé la relation entre les chauffeurs et leurs employeurs. Les informations générées par les camions permettent désormais aux entreprises de suivre et d’analyser le travail des conducteurs avec une précision beaucoup plus grande qu’auparavant. Ces données deviennent ainsi un outil central de gestion, de supervision et parfois même de responsabilité juridique.

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Cette évolution modifie également la façon dont le travail des camionneurs est jugé. La performance est de plus en plus évaluée à partir d’indicateurs numériques, ce qui peut entrer en conflit avec la réalité du terrain. La conduite repose souvent sur des décisions prises dans des situations imprévisibles que les systèmes ne captent pas toujours. Les données peuvent alors créer une version partielle du travail qui ne reflète pas nécessairement l’expérience vécue sur la route.

Pour certains chercheurs, cette transformation influence aussi la perception du métier. Lorsque l’évaluation du travail repose principalement sur des indicateurs générés par des systèmes technologiques, l’expérience et le jugement du chauffeur peuvent perdre de leur poids dans la relation avec l’entreprise. Un métier autrefois associé à une grande autonomie et à un savoir-faire reconnu se retrouve ainsi davantage encadré par des algorithmes et des tableaux de données.

Une question de génération

Les camionneurs qui ont commencé leur carrière il y a plusieurs décennies ont connu une industrie où cette autonomie faisait partie intégrante du travail. Le chauffeur gérait souvent lui-même plusieurs aspects de ses opérations, qu’il s’agisse de l’organisation de ses pauses, de l’ajustement de son itinéraire ou de ses décisions de conduite selon les conditions sur la route. L’arrivée des systèmes électroniques, de la télématique et de la surveillance numérique a donc représenté un changement important pour cette génération.

Pour les conducteurs plus jeunes, la réalité est souvent différente. Plusieurs ont débuté dans une industrie où les dispositifs électroniques, les caméras et l’analyse de données faisaient déjà partie du quotidien. Ces technologies sont ainsi davantage perçue comme un élément normal du métier, même si leur présence ne fait pas l’unanimité.

Cette différence d’expérience peut créer un écart de perception entre les générations. Les camionneurs plus expérimentés parlent souvent d’une perte d’autonomie et d’une transformation de la culture du métier, alors que les nouveaux arrivants voient davantage ces systèmes comme des outils de travail modernes. Dans tous les cas, la question demeure la même. Comment intégrer la technologie sans éliminer complètement la marge de jugement et l’expertise que les chauffeurs développent avec les années sur la route.

Vie privée et équilibre

Ces technologies peuvent néanmoins jouer un rôle important lors d’accidents ou de litiges. Les enregistrements provenant des camions permettent souvent de reconstituer les événements et de déterminer les responsabilités. Dans plusieurs cas, ces images ont même permis d’innocenter des camionneurs dans des réclamations d’assurance ou des poursuites judiciaires. Mais comme dans d’autres milieux où le « bossware » se développe, cette surveillance soulève aussi des inquiétudes. L’utilisation de caméras orientées vers le conducteur demeure particulièrement controversée dans l’industrie, plusieurs chauffeurs estimant qu’une surveillance constante dans la cabine, qui constitue à la fois leur lieu de travail et leur espace de vie sur la route, soulève des questions importantes en matière de vie privée.

Pour certains, l’enjeu dépasse le camionnage et illustre plus largement les défis que pose l’utilisation grandissante de technologies de surveillances dans le monde du travail.

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