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Camionnage : Des vies perdues pendant que le système dort au gaz

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Camionnage : Des vies perdues pendant que le système dort au gaz

Camion lourd sur une route canadienne, reflet des enjeux de formation, de sécurité et de conditions de travail dans l'industrie du camionnage.

Chaque jour, des milliers de poids lourds circulent sur les routes du Canada. Derrière ces mastodontes du camionnage se cache une réalité troublante : plusieurs conducteurs sont peu formés, mal encadrés, sous-payés et forcés de travailler dans des conditions qui compromettent non seulement leur propre sécurité, mais aussi celle de tous les autres usagers de la route.

Ce phénomène, de plus en plus présent à travers le pays, soulève de vives inquiétudes dans le monde du transport routier.

Un modèle d’exploitation bien enraciné

Dans certaines régions comme Brampton, en Ontario, et dans plusieurs autres provinces, de nombreux conducteurs (souvent de nouveaux arrivants) sont embauchés dans des conditions précaires. Pour plusieurs, conduire un camion représente une voie vers la résidence permanente. Mais une fois en poste, ils doivent composer avec des horaires excessifs, des salaires non versés, et des camions parfois dans un état déplorable.

Certains passent plus de 20 heures au volant dans une seule plage de travail. D’autres sont obligés de prendre la route avec des véhicules mécaniquement non sécuritaires, malgré les risques évidents. En bout de ligne, plusieurs n’arrivent même pas à se faire payer. Cette exploitation se manifeste aussi par le recours massif au modèle « chauffeur inc », une stratégie qui évite aux entreprises de respecter les protections légales offertes aux employés réguliers.

Contrairement aux chauffeurs réguliers, qui bénéficient d’une protection minimale contre les congédiements abusifs, les ‘camionneurs au rabais’ n’ont pratiquement aucun filet de sécurité. Comme ils sont considérés comme des travailleurs autonomes, ils peuvent perdre leur contrat du jour au lendemain, sans explication et sans recours légal. En cas de conflit avec leur employeur, ils ne peuvent pas se tourner vers les normes du travail pour se faire entendre ou obtenir justice.

Résultat : ils restent souvent seuls face aux abus, sans personne pour les défendre. Cette réalité les rend encore plus vulnérables, ils sont coincés dans un réseau d’exploitation qui les maintient dans une grande précarité.

Des histoires d’horreur de plus en plus fréquentes

Partout au pays, les témoignages se multiplient : conducteurs abandonnés par leur employeur, salaires impayés, camions dans un état douteux, itinéraires imposés sans respecter les temps de repos… Et pendant ce temps, les accidents s’accumulent.

Dans certains cas, des tragédies surviennent. Des vies sont perdues, des familles sont brisées, et des drames auraient pu être évités. Le plus troublant, c’est que ces accidents ne frappent pas seulement les camionneurs eux-mêmes, mais emportent aussi des innocents qui n’ont rien à voir avec le système défaillant.

Des personnes comme Alexandra Poulin, décédée à seulement 26 ans.

Ce n’est pas qu’il manque de règles : elles existent. Le problème, c’est qu’elles ne sont pas appliquées avec rigueur, et que certaines entreprises abusives les contournent sans conséquence réelle. Bien sûr, le camionneur reste le premier responsable lorsqu’il est au volant. Mais dans un contexte où des chauffeurs sans formation se retrouvent sur la route, où les lois ne sont pas respectées, et où les contrôles sont insuffisants, il faut aussi regarder du côté des employeurs et des autorités.

Si le gouvernement faisait appliquer ses propres règles de façon plus sérieuse, peut-être que ce genre d’accidents ne serait pas aussi fréquent.

Des écoles de conduite controversées dans le camionnage

Certaines écoles de conduite sont aussi pointées du doigt. Malgré leur taille et leur visibilité, plusieurs établissements présentent de graves lacunes. Certains ont été sanctionnés pour avoir offert des formations incomplètes ou non conformes, d’autres ont fait l’objet de poursuites pour fraude fiscale ou pour ne pas avoir respecté les normes de sécurité exigées.

Dans certains cas, des formations de qualité douteuse permettent à des conducteurs de se retrouver sur la route sans avoir acquis les compétences essentielles pour manœuvrer un camion lourd de façon sécuritaire.

Le plus inquiétant, c’est que cette situation se poursuit. Les sanctions semblent insuffisantes pour stopper ces pratiques. Il est aussi permis de se questionner sur le fait que, dans certaines régions du Canada, des écoles privées puissent apparemment délivrer des permis de conduire de véhicules lourds. Et si des chauffeurs mal préparés se retrouvent au volant, c’est aussi parce que certaines entreprises de transport négligent leur rôle : elles embauchent sans faire de test pratique (roadtest) et sans offrir de formation complémentaire.

En bout de ligne, ces pratiques contribuent directement à mettre des conducteurs mal outillés sur les routes, au détriment de la sécurité de tous les usagers.

Ce n’est pas une question d’origine, mais de responsabilités

Le problème ne vient pas de l’origine des conducteurs, mais bien du système en place. Ce qui choque, c’est qu’au Canada, des personnes puissent encore se retrouver au volant de camions lourds sans formation adéquate. Ce n’est pas un hasard si de tels accidents surviennent. C’est le résultat d’un encadrement trop faible, de contrôles insuffisants et d’un laisser-aller administratif qui ouvre la porte aux abus.

Selon la ministre des Transports, Geneviève Guilbault, une formation obligatoire pour les futurs camionneurs sera mise en place cette année. Mais une formation de 125 heures suffira-t-elle vraiment à préparer quelqu’un à piloter un véhicule lourd, même en hiver? Ce n’est pas seulement une question de durée, mais aussi de pertinence et d’adéquation au contexte canadien. Si une personne n’a jamais conduit sur les routes du Canada, dans les conditions hivernales difficiles que nous connaissons, peut-on vraiment croire qu’elle sera prête à affronter ces réalités après seulement quelques semaines de formation?

Il serait peut-être temps de réfléchir à des critères plus rigoureux. Par exemple, exiger une période minimale de résidence ou d’expérience au Canada avant d’accéder à une formation de camionnage. Car ce dont l’industrie a besoin, ce sont de vrais camionneurs, pas simplement des candidats qui voient ce métier comme un tremplin vers la résidence permanente, pour ensuite quitter le volant une fois le statut obtenu. Si ces personnes abandonnent le métier peu après leur arrivée, en quoi cela contribue-t-il réellement à régler la pénurie de main-d’œuvre dans le transport routier? Au final, c’est tout le secteur qui en paie le prix.

Et au-delà de l’annonce de la ministre sur la formation obligatoire, il y a aussi la question de la mise en application : comment faire confiance au système, quand on constate depuis des années que les règles ne sont ni respectées ni surveillées comme elles le devraient?

C’est ce manque de rigueur qui permet encore à des situations dangereuses de se reproduire. Tant que les gouvernements ne passeront pas à l’action de façon concrète et structurée, les belles intentions resteront sur papier… et les risques, sur la route.

Des contrôles insuffisants

Les autorités de contrôle routier font face à des défis de plus en plus complexes sur le terrain. Certaines compagnies de transport contournent volontairement les postes de vérification, utilisent des applications pour éviter les inspections, ou laissent circuler des camions en mauvais état. Il n’est pas rare de croiser des véhicules lourds qui roulent pendant plusieurs jours avec des freins défectueux, des feux non fonctionnels ou d’autres défaillances mécaniques graves. Les infractions liées aux heures de conduite dépassent largement les autres types de contraventions recensées.

Et ce n’est que la pointe de l’iceberg.

Certains conducteurs n’ont même pas la bonne classe de permis, roulent sans assurance valide, ou ne possèdent pas les documents requis. Pourtant, les contrôleurs routiers du Québec, malgré leur rôle essentiel dans la sécurité publique, ne disposent pas toujours des outils et du pouvoir nécessaires pour agir efficacement là où se trouve le cœur du problème. Ils n’ont pas un accès complet et en temps réel à toutes les informations concernant le dossier du conducteur, ses antécédents ou son admissibilité. Ils peuvent difficilement enquêter en profondeur sur les pratiques douteuses de certaines entreprises de transport, même lorsqu’il y a des signaux clairs d’abus ou de non-conformité. Cela limite sérieusement leur capacité d’intervention sur le terrain.

Les constats sont clairs : les outils de surveillance ne suffisent plus et les ressources sont insuffisantes. Et pendant ce temps, une décision du Tribunal administratif du travail empêche actuellement les contrôleurs routiers du Québec de patrouiller activement sur le réseau routier. Cette restriction limite gravement leur capacité à intercepter les véhicules lourds en infraction. Résultat : plusieurs camions passent tout droit devant les postes de pesée sans s’arrêter, sans qu’aucune intervention ne soit possible.

Une situation jugée insensée par plusieurs acteurs du milieu, qui dénoncent un système de contrôle routier paralysé au moment même où les problèmes se multiplient sur nos routes.

Le route 11/17, témoin de première ligne

La route 11/17, dans le nord de l’Ontario, illustre parfaitement les dérives dénoncées dans l’industrie du transport. Cette artère essentielle, pourtant classée comme axe principal de la Transcanadienne, est devenue tristement célèbre pour la fréquence de ses accidents, souvent graves, voire mortels. Malgré les multiples appels à l’action, le gouvernement tarde à mettre en œuvre des mesures concrètes pour améliorer la sécurité. Le manque d’infrastructures adaptées, la rareté des contrôles routiers et la présence toujours plus grande de chauffeurs mal formés contribuent à un climat d’insécurité généralisé, autant pour les camionneurs que pour tous les autres usagers de la route.

Les statistiques sont inquiétantes : en 2024, plus de 60% des collisions mortelles survenues dans le nord-ouest de l’Ontario impliquaient des camions lourds, une proportion trois fois plus élevée que la moyenne provinciale. Cette situation reflète un système défaillant, où des conducteurs parfois formés à la va-vite, dans des écoles de conduite douteuses, se retrouvent sur cette route.

Pire encore, certaines de nos routes critiques, comme la majorité de la 11/17, ne disposent même pas de voies de dépassement sécuritaires ni d’un entretien adéquat en hiver. Pendant ce temps, des entreprises continuent d’embaucher sans tester les compétences réelles de leurs chauffeurs, et les autorités ferment les yeux sur les conséquences. La route 11/17 n’est pas une exception : elle est le symptôme d’un problème bien plus vaste, qui touche maintenant toutes les régions du pays.

Un appel à une réforme urgente

Il ne fait plus de doute que le système doit être repensé de fond en comble. Des formations solides, un encadrement strict des écoles de conduite, une plus grande présence des contrôleurs routiers, et des sanctions vraiment dissuasives doivent devenir la norme.

Tant que les gouvernements continueront de fermer les yeux, tant que les transporteurs peu scrupuleux continueront d’avoir le champ libre, des drames continueront de se produire. Et ce sont les familles, les camionneurs et tous les usagers de la route qui continueront d’en payer le prix. Trop souvent de leur vie.

Lire plus : 

La route 11-17 en Ontario : des accidents, des vies brisées… et un gouvernement irresponsable

 

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