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La route 11-17 en Ontario : des accidents, des vies brisées… et un gouvernement irresponsable

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La route 11-17 en Ontario : des accidents, des vies brisées… et un gouvernement irresponsable

Scène d'un accident mortel impliquant des camions lourds sur la route 11-17, une route jugée dangereuse par les camionneurs et les citoyens du nord de l’Ontario, alors que le gouvernement affirme qu’elle est parmi les plus sécuritaires.

La route 11-17, artère vitale du nord de l’Ontario, est devenue synonyme de danger pour les camionneurs et les autres usagers de la route. Malgré les nombreux signalements et appels à l’action, le gouvernement semble tarder à assumer ses responsabilités en matière de sécurité routière.

Les conséquences sont tragiques : collisions mortelles, camionneurs stressés, maires, députés et citoyens exaspérés face à une situation qui ne cesse d’empirer…

Une formation déficiente qui met tout le monde en danger

L’une des principales causes d’accidents sur ces routes, c’est la formation déficiente des nouveaux camionneurs. Un reportage-choc de CBC Marketplace, diffusé il y a quelques mois, a révélé des lacunes graves dans certaines écoles de conduite en Ontario. En caméra cachée, des journalistes ont documenté comment certains établissements contournaient les règles du programme MELT (Mandatory Entry-Level Training), allant jusqu’à « vendre des heures de formation » sur papier sans que les élèves ne soient réellement présents, et faisant passer des examens pratiques bâclés dans des conditions loin des standards requis. Des instructeurs peu qualifiés, des élèves incapables de faire les manœuvres de base, et des permis délivrés malgré des échecs répétés.

Ces pratiques scandaleuses permettent à des conducteurs mal préparés de prendre la route dans des véhicules lourds, mettant en danger la vie non seulement des camionneurs, mais aussi de tous les automobilistes qui circulent sur ces axes déjà réputés dangereux.

Un programme MELT largement décrié

Le programme MELT, censé assurer un minimum de 103,5 heures de formation, est loin de faire l’unanimité dans le milieu. Plusieurs camionneurs expérimentés le qualifient de « plaisanterie », dénonçant non seulement son contenu théorique faible, mais surtout le laissez-faire autour de son application. Pourtant, ce programme avait été mis en place après la tragédie des Humboldt Broncos en 2018, causée par un chauffeur de camion mal formé.

« Il n’y a aucun standard. Le programme MELT, c’est une vraie farce. Je pourrais facilement trouver au moins 10 compagnies prêtes à t’embaucher sans même le suivre », nous confie Jesse Hoch, camionneur Ontarien.

Et ce ne sont pas que les camionneurs qui tirent la sonnette d’alarme. Julie Miller, résidente de Manitouwadge, dans le Nord-Ouest de l’Ontario, et ancienne instructrice et évaluatrice pour le service incendie, dénonce un système hors de contrôle :

« Voyager sur les routes 11/17, c’est devenu une partie de roulette russe. Et pourtant, il n’y a pas de place pour le jeu sur ces routes. Le manque de formation ne fait qu’aggraver l’ignorance des lois et du respect des règles. Ce qu’on voit, c’est une absence totale de respect pour la vie humaine. »

Statistiques : Selon la Police provinciale de l’Ontario (PPO), 60% des collisions mortelles survenues en 2024 sur les routes du nord-ouest de l’Ontario impliquaient des camions. Sur les 21 collisions mortelles recensées, 13 mettaient en cause ce type de véhicules, soit une hausse de 30% par rapport à la moyenne des cinq dernières années. À l’échelle provinciale, environ 20% des collisions mortelles impliquaient un camion de transport. La proportion est donc trois fois plus élevée dans le nord-ouest, la région de Julie Miller, que dans l’ensemble de la province.

Formation inaccessible pour les travailleurs d’ici?

Pendant que certaines écoles reçoivent des subventions pour offrir une formation à moindre coût aux nouveaux arrivants, les travailleurs locaux doivent souvent payer eux-mêmes des milliers de dollars pour accéder à une formation qui mène pourtant au même résultat final : l’obtention d’un permis de conduire de camion. Cette situation crée un profond sentiment d’injustice, car les règles ne s’appliquent manifestement pas de façon équitable pour tous.

Un nouvel arrivant peut bénéficier d’une formation subventionnée, alors qu’un candidat comme Jesse, qui a grandi ici et connaît parfaitement les réalités de nos hivers canadiens, doit payer de sa poche pour intégrer l’industrie. Pendant ce temps, certains n’ont jamais roulé dans de telles conditions avant d’obtenir leur permis.

« Entre 2016 et 2018, je voulais que le gouvernement m’aide à sortir de la toiture—en partie parce que j’avais été mis à pied, mais aussi pour suivre une formation de camionneur. À la place, ils m’ont fait vivre trois ans d’enfer, à me refuser encore et encore en disant que je ne me qualifiais pas », raconte Jesse.

 

« Au final, j’ai dû payer 3,000$ de ma poche pour mon permis DZ, travailler dans des emplois misérables pendant trois ans, puis débourser 5,800$ pour aller à l’école de camionnage la plus accréditée de Windsor. On avait même l’instructeur de l’année pour tout l’Ontario, donc je pensais que c’était du sérieux. Mais quand je vois aujourd’hui ce que ça prend pour se qualifier, c’est dégueulasse. »

Examens bâclés et passe-droits

Des camionneurs rapportent aussi des pratiques douteuses dans certaines régions, notamment à Brampton ou Surrey. Des liens personnels ou communautaires entre candidats et examinateurs pourraient fausser les résultats. Certaines écoles offrent même plusieurs reprises gratuites, les tentatives supplémentaires étant subventionnées par le gouvernement, ce qui permet à des conducteurs sous-qualifiés de réussir l’examen sans conséquence réelle, même après plusieurs échecs.

Le système favoriserait donc la quantité de diplômés au détriment de la qualité et compromet directement la sécurité routière.

Un manque de surveillance et une industrie déréglementée

Dans le Nord, les citoyens constatent que les contrôles routiers se font rares et que plusieurs stations de pesée sont fermées, limitant la capacité des autorités à vérifier si les conducteurs et les véhicules respectent les normes de sécurité. Résultat : des camionneurs non qualifiés, mal classifiés, et des véhicules mal entretenus circulent librement, augmentant les risques d’accidents.

Mais le problème va plus loin. Le gouvernement tarde à appliquer ses propres lois et laisse un système chaotique se détériorer. Certaines entreprises embauchent des chauffeurs sans expérience, les font rouler avec des équipements défectueux et les exploitent, notamment par le stratagème des chauffeurs incorporés (Driver Inc.). Pire encore, certains roulent sans la bonne classe de permis, sans papiers valides, voire sans assurance.

Ce laisser-aller permet à des transporteurs peu scrupuleux de réduire leurs coûts en évitant les charges sociales, en négligeant la formation et l’entretien de leur flotte. En coupant partout, ils offrent des tarifs ‘cassés’ qui écrasent les entreprises honnêtes, respectueuses des règles. Le résultat : une concurrence déloyale, des emplois menacés, des routes plus dangereuses, et un gouvernement qui continue de détourner le regard au lieu de sévir de manière véritablement dissuasive.

(Ne manquez pas le reportage de J.E : Vendredi 21 mars 20h00 à TVA, samedi et dimanche 22 et 23 mars 13h et 19h sur LCN.)

Des camionneurs mal formés, livrés à eux-mêmes

Souvent, les nouveaux arrivants reçoivent leur permis sans préparation adéquate, puis sont jetés dans le feu de l’action. Mal payés, peu encadrés, surchargés, ils deviennent les premières victimes d’un système qui les exploite, tout en mettant en danger les autres usagers de la route.

« Ça n’a pas de bon sens! Ils ne savent pas dans quoi ils s’embarquent ces gens-là. Ces entreprises qui les font immigrer au Canada avec l’espoir d’avoir un travail avec une rémunération pour pouvoir vivre au Canada et vivre un rêve, ce n’est pas toute la réalité. Ces gens se font embarquer dans un stratagème et ils sont lâchés lousse avec zéro formation, ils ne savent pas reculer même! Ils arrivent au Canada, ils arrivent dans le nord de l’Ontario, c’est triste », a déclaré Johanne Baril, la mairesse de Val Rita-Harty, sur les ondes de TSQ.

Des solutions claires, mais ignorées

Pendant ce temps, les chauffeurs formés dans des conditions douteuses continuent de circuler. Pourquoi ne pas exiger un nouvel examen pratique, ou tout simplement retirer aux écoles privées le droit d’émettre des permis?

« Ce que je ne comprends pas, c’est pourquoi aucune action n’a encore été prise. Il y a pourtant des changements simples et immédiats qu’on pourrait mettre en place, mais on choisit de ne rien faire. On pourrait commencer par tenir responsables ces écoles de formation bidon. Révoquer les permis de conduire délivrés dans le cadre de programmes qui ne respectent pas les exigences de formation théorique et pratique. Exiger un nouveau test pour tous les nouveaux conducteurs qui ont été impliqués dans un accident ou un incident, peu importe la gravité. Et surtout, retirer aux centres de formation privés le droit d’émettre eux-mêmes des permis de conduire », ajoute Julie Miller.

Il est aussi légitime de se questionner : pourquoi ne pas exiger une connaissance minimale de l’anglais, ne serait-ce que pour comprendre la signalisation en Ontario, et une certaine expérience de conduite au Canada avant d’émettre un permis de conduite de camion? La pénurie de main-d’œuvre est-elle rendue au point où l’on tolère de graves lacunes en matière de sécurité?

(Vidéo de Richard Deschamps, publiée sur Hwy 11/17 kills people – La route 11/17 tue des gens.)

Pendant qu’on tente de colmater les brèches, investit-on vraiment pour sensibiliser et intéresser les jeunes d’ici au métier de camionneur? N’y aurait-il pas des solutions concrètes et durables pour attirer des candidats compétents, plutôt que de simplement baisser les exigences?

Il ne s’agit pas de pointer du doigt les origines, mais bien de soulever un enjeu de sécurité publique. Donner les clés d’un mastodonte à quelqu’un de mal formé, peu importe son origine ou son parcours, c’est exposer tout le monde à un risque. Et ce risque est d’autant plus grand quand il s’ajoute à des routes mal adaptées au transport.

Des infrastructures routières inadéquates 

Au-delà du problème de formation, les routes 11 et 17 souffrent d’infrastructures vieillissantes, mal adaptées à la circulation des poids lourds. Un sondage auprès de camionneurs révèle que le manque de zones sécuritaires pour dépasser figure parmi les problèmes les plus souvent mentionnés.

(Vidéo publiée sur Hwy 11/17 kills people – La route 11/17 tue des gens.)

La météo représente un défi constant : les routes 11 et 17 sont fréquemment enneigées ou glacées, mais les mesures de sécurité peinent à suivre. Un meilleur entretien hivernal et des investissements dans la modernisation des infrastructures pourraient prévenir de nombreux accidents.

« Si les routes ferment, on ne peut pas faire un détour. C’est la Transcanadienne, les routes 11 et 17. Je dis souvent au monde que ce n’est pas une trail à vaches, c’est la Transcanadienne, et on a besoin des services qui représentent ça », déplore le député Guy Bourgouin, du comté de Mushkegowuk—Baie James.

À chaque élection, les promesses d’amélioration se multiplient. Mais verra-t-on enfin des changements concrets? Et surtout, dans combien de temps? Les discours politiques sont nombreux, mais sur le terrain, la route demeure tout aussi dangereuse.

Une Transcanadienne dépassée qui freine le commerce

Malgré son rôle stratégique, la route 11/17 demeure, dans bien des secteurs, une simple route à une voie par direction, un non-sens dans un pays qui veut favoriser le commerce interprovincial. Comment parler d’essor économique, de transport efficace et de livraisons rapides alors que cet axe vital, en plein cœur du pays, n’évolue pas au rythme du marché et des besoins croissants en transport de marchandises?

Pendant que les échanges s’intensifient, les infrastructures, elles, restent figées dans le passé.

Et pour les citoyens du Nord de l’Ontario, la route 11/17 est bien plus qu’un simple tronçon de la Transcanadienne : c’est un lien vital. Chaque fermeture due à un accident complique la vie quotidienne et peut même mettre des vies en danger, notamment pour ceux qui doivent se rendre en urgence à un centre hospitalier. Et ça se répète, encore et encore.

« Ce que le monde doit réaliser, pour nous, c’est que ce sont des artères principales. Si on veut aller à nos rendez-vous médicaux, on passe par la route 11/17, nos enfants vont à l’école, on va au travail… il n’y a pas d’alternatives! » poursuit M. Bourgouin.

Un climat de peur parmi les camionneurs

Face à ces conditions de plus en plus précaires, de nombreux camionneurs expérimentés admettent avoir peur de prendre la route. Certains d’entre eux ont consacré des années à rouler dans le Nord de l’Ontario, mais aujourd’hui, ils préfèrent travailler pour des entreprises qui offrent d’autres destinations, ou simplement, de quitter le métier.

(Vidéo publiée sur Hwy 11/17 kills people – La route 11/17 tue des gens.)

« Le problème avec les routes ‘à rencontre’ du Nord de l’Ontario et des Rocheuses canadiennes, c’est que t’as bien beau être le meilleur conducteur au monde et avoir pris une bonne formation, tu es à la merci du camion qui roule vers toi. A-t-il bien été formé? A-t-il obtenu son permis d’une façon douteuse? Va-t-il perdre le contrôle juste avant de me rencontrer et venir me frapper dans ma voie? » explique Patrick Leblanc, un camionneur québécois qui roule en équipe avec sa conjointe.

« Tellement de gens sont morts dans des face-à-face sur la 11/17, c’est d’une tristesse incroyable. Non, j’ai vu trop de morts et de sang tout au long de mes années à parcourir ces routes-là. Je tiens à la vie et j’aime trop mon amour Nathalie pour continuer à mettre notre vie en danger sur ces routes, en sachant tout ce que je sais. Et c’est un camionneur de 27 ans d’expérience qui vous le dit. »

Des réformes urgentes et indispensables

Face à cette situation alarmante, plusieurs groupes issus du camionnage ont interpellé le gouvernement pour réclamer des réformes concrètes, non seulement en matière de formation, mais aussi de sécurité, de conformité et d’infrastructures. Ils réclament un encadrement plus strict des écoles de conduite, plus de contrôles routiers, mais aussi des mesures concrètes pour enrayer les fraudes et les erreurs de classification, et moderniser le réseau routier.

D’ailleurs, les associations de camionnage à travers le pays réclament au gouvernement d’agir contre le modèle « Chauffeur Inc.« . Au Québec, la pression est forte, et les transporteurs en ont assez de ce fléau qui fragilise leurs activités, la sécurité et la qualité des emplois. Le phénomène, dont l’épicentre se trouve à Brampton et dans les régions avoisinantes, s’est solidement enraciné et continue de gagner du terrain, même dans la belle province.

Un appel à l’action

Sans un engagement immédiat des autorités, la situation continuera de se détériorer, mettant en danger tous ceux qui empruntent ces routes chaque jour. Et quand on entend les ministres refuser de voir la réalité, on comprend le profond découragement des citoyens du Nord de l’Ontario.

Le ministre des Transports de l’Ontario a récemment affirmé que les routes de la province figurent parmi les plus sécuritaires. Une déclaration mal reçue, surtout par ceux qui ont perdu des proches sur la route 11-17, où les collisions mortelles se multiplient. À quand un gouvernement qui viendra rouler sur ces routes, en plein hiver, pour comprendre cette réalité?

Pendant que les ministres soignent leur image, des camionneurs qualifiés quittent le métier, le système tourne en rond, la situation empire… et des familles enterrent leurs enfants. Ce qu’il faut aujourd’hui, ce ne sont pas des promesses de plus, mais des décisions courageuses. Avant qu’il n’y ait d’autres croix au bord de la route.

Venez voir ce qui se passe sur la route 11-17 :
Highway 11-17 kills people/La route 11-17 tue des gens.

Reportage de CBC Marketplace : 
ashtelecall