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Et si le métier de camionneur devenait une profession certifiée?

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Et si le métier de camionneur devenait une profession certifiée?

Camion sur une route symbolisant la profession, avec en surimpression le texte : « Un camionneur devenu formateur et propriétaire d’une école de conduite milite pour que le métier de camionneur soit reconnu comme une profession certifiée, au même titre qu’électricien ou mécanicien. »

Dans le hall d’entrée du First Class Training Centre, une école de formation pour le métier de camionneur située à Winnipeg, un chandail des Broncos de Humboldt est accroché bien en vue. Pour Jim Campbell, propriétaire et formateur, ce chandail est bien plus qu’un souvenir. C’est un symbole constant des dangers qui guettent les conducteurs sur les routes du Canada.

Le souvenir de la tragédie de 2018 reste profondément ancré dans les esprits. Seize personnes, dont plusieurs jeunes joueurs de hockey des Broncos de Humboldt, ont perdu la vie lorsque leur autobus a été percuté par un semi-remorque conduit par un chauffeur étranger qui effectuait son tout premier voyage en solo, après seulement deux semaines de formation pratique.

Pour Jim Campbell, cet événement a été un électrochoc. Pourtant, malgré le choc national qu’il a provoqué, il constate avec amertume que peu de choses ont réellement changé.

Après plus de 40 ans passés sur les routes, de l’extrême nord du Manitoba jusqu’au sud des États-Unis, Campbell a ouvert son centre de formation en 2012. Puis, en 2022, il a fondé l’Alliance professionnelle de formation des conducteurs de camions du Canada (PTTAC).

Son objectif : faire reconnaitre le métier de camionneur comme une profession certifiée au même titre que les électriciens ou les mécaniciens, en l’intégrant au programme fédéral du Sceau rouge.

Le programme Sceau rouge

Sceau rouge est une norme de certification interprovinciale pour les métiers spécialisés au Canada. Il exige une formation rigoureuse, un encadrement sur le terrain et des examens normalisés. Plombiers, menuisiers, boulangers… tous doivent suivre un parcours défini, comprenant des heures d’apprentissage en entreprise. Le titre est reconnu dans toutes les provinces et offre une garantie de compétence.

Selon Jim Campbell, le modèle du Sceau rouge devrait s’appliquer au camionnage, afin d’éliminer les disparités majeures entre les provinces. Il déplore que certains aspirants camionneurs obtiennent leur permis après quelques semaines de formation, alors que d’autres doivent suivre un encadrement beaucoup plus rigoureux. Pour lui, seule l’adoption de normes nationales obligatoires permettrait d’assurer une cohérence minimale dans la formation, peu importe l’endroit où le permis est délivré.

Mais pour que le Sceau rouge ait un véritable impact dans l’industrie, il devrait être exigé pour exercer le métier, sans quoi il risque de demeurer une belle reconnaissance symbolique… sans effet réel sur la sécurité ni sur la qualité du recrutement. D’autant plus que ce n’est pas l’école qui délivre cette certification; même lorsqu’un centre de formation enseigne selon les normes du Sceau rouge, c’est au gouvernement, via un examen interprovincial, qu’il revient de l’attribuer à ceux qui remplissent tous les critères.

Un système déséquilibré et vulnérable aux abus

Aujourd’hui, le programme MELT (Mandatory Entry-Level Training), qui établit un nombre minimum d’heures de formation avant l’obtention du permis de classe 1, varie énormément selon la province. Le Manitoba exige 121,5 heures, l’Ontario 103,5, la Colombie-Britannique 140 et l’Alberta 113. Au Québec, aucune formation n’est obligatoire pour le moment. Campbell, lui, offre 244 heures à ses étudiants. Cette formation supplémentaire a un coût, soit environ 9,000$, contre 3,500$ à 5,000$ ailleurs.

Cette inégalité crée un désavantage concurrentiel pour les écoles sérieuses, comme celle de Campbell. Qui va payer plus cher pour une formation complète, quand il est possible de l’obtenir plus vite et moins cher ailleurs? Il redoute aussi les conséquences sur la sécurité publique.

Des sanctions récentes imposées par la Société d’assurance publique du Manitoba (MPI) lui donnent raison. Entre 2023 et 2024, cinq instructeurs et quatre écoles de conduite ont été sanctionnés pour non-respect des règles, incluant falsification de dossiers et conduite malhonnête. Depuis la mise en place d’un programme de conformité MELT, MPI a reçu plus de 50 plaintes à ce sujet, au Manitoba seulement!

Former pour mieux retenir

Campbell n’est pas le seul à soutenir une réforme. Le Bureau d’Assurance du Canada a lui aussi établi un lien clair entre le niveau de préparation des conducteurs et le nombre d’accidents impliquant des camions lourds. Selon Cecilia Omole, responsable des politiques commerciales au BAC, les conducteurs inexpérimentés sont surreprésentés dans les accidents. Son organisation réclame des normes plus strictes à l’échelle nationale.

Plusieurs entreprises, comme Bison Transport et Payne Transportation, vont déjà au-delà des exigences minimales. Elles investissent dans des programmes d’intégration prolongés, des systèmes de surveillance intelligente et des formations reconnues. Au Québec aussi, nous sommes privilégiés par la qualité des entreprises de transport qui investissent dans la formation continue de leurs chauffeurs et recrutent uniquement des conducteurs ayant les compétences requises pour exercer le métier de façon sécuritaire et professionnelle.

Mais, ces pratiques ne sont pas la norme partout…

L’idée progresse, mais divise

Pour qu’un métier devienne officiellement reconnu au Sceau rouge, cinq provinces doivent en faire la demande. Le PTTAC a déjà entamé des discussions avec l’Alberta, le Manitoba, l’Ontario, la Saskatchewan et la Nouvelle-Écosse.

L’Alberta a déjà commencé à réformer son modèle, en introduisant une approche par paliers. La dernière étape pourrait mener au Sceau rouge, si d’autres provinces suivent. Le ministre des Transports de l’Alberta, Devin Dreeshen, voit dans cette certification un moyen de valoriser la profession, ce qui peut aider à améliorer le manque actuel de 4,500 camionneurs en redorant son image.

D’autres approches sont sur la table

Tous ne sont pas convaincus. Aaron Dolyniuk, directeur de la Manitoba Trucking Association, croit que la réalité du camionnage, où le mentorat se fait surtout après l’obtention du permis, ne s’harmonise pas parfaitement avec le modèle Sceau rouge. Il propose plutôt une désignation nationale adaptée, qui permettrait d’uniformiser les formations tout en tenant compte des besoins de l’industrie.

Mais il reconnait que le système actuel permet aux aspirants camionneurs de magasiner les formations les plus faciles à travers le pays. « Si une province a des normes plus basses, c’est là que les gens vont aller. Le plus bas dénominateur commun finit par dicter l’état de notre industrie », croit-il.

Sandeep Dhaliwal, camionneur ayant complété le programme MELT, partage cette inquiétude. Il estime que trop de conducteurs non qualifiés circulent sur les routes. « C’est une carrière difficile. Ce n’est pas un métier pour tout le monde ». Il espère qu’un système plus rigoureux permettrait de filtrer les candidats moins motivés, et d’élever le niveau général de sécurité.

Un système en voie de révision au Québec 

Jusqu’à aujourd’hui, aucune formation minimale n’est exigée par la SAAQ pour obtenir un permis classe 1 au Québec, un vide réglementaire qui contraste avec d’autres provinces. Toutefois, en juin 2024, la ministre des Transports Geneviève Guilbault a annoncé l’adoption prochaine d’une formation obligatoire minimum de 125 heures (85 h théoriques + 40 h pratiques), selon la norme 16 du Code canadien de sécurité, avec une mise en œuvre prévue d’ici 2025. Cette mesure s’inscrit notamment dans le cadre des engagements contre le stratagème du « chauffeur inc. », visant à renforcer le contrôle et la rigueur avant la délivrance du permis.

Le Québec bénéficie par ailleurs d’un financement public unique. Les centres professionnels comme le CFTR et le CFTC offrent un DEP en transport par camion de 615 heures (soit environ cinq mois), entièrement subventionné pour les résidents (sous condition d’admissibilité). Cette formation complète, largement supérieure aux 125 heures requises, constitue un levier exceptionnel pour préparer les futurs camionneurs aux exigences du métier.

Si le Sceau rouge devenait la norme nationale, les diplômés québécois issus de ces programmes publics complets devraient pouvoir l’obtenir sans devoir passer par une évaluation supplémentaire. Cela permettrait non seulement de reconnaitre leur formation de haut niveau, mais aussi d’uniformiser les standards de compétence à l’échelle canadienne.

Réduire les barrières commerciales

Dans un contexte où les premiers ministres provinciaux et le gouvernement fédéral discutent activement d’une uniformisation des normes de formation pour réduire les barrières interprovinciales et faciliter la mobilité de la main-d’œuvre, la proposition de Jim Campbell mérite d’être considérée. Étudier des approches comme celle du Sceau rouge pourrait représenter une occasion concrète de faire un pas en avant, non seulement pour professionnaliser davantage l’industrie du camionnage, mais aussi pour améliorer durablement la sécurité de tous sur nos routes.

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