
Combien de camionneurs circulent aujourd’hui en Amérique du Nord avec un permis de conduire obtenu frauduleusement? Impossible de le dire avec exactitude.
Mais les enquêtes policières et judiciaires menées ces dernières années aux États-Unis révèlent un fléau qui semble loin d’être isolé. Et certains indices laissent croire que le Canada n’est pas à l’abri.
En 2025, une opération policière en Floride a conduit à l’arrestation de huit personnes, dont deux employés du Département de la Sécurité routière à Panama City. Selon les enquêteurs, ces fonctionnaires auraient vendu illégalement des centaines, voire des milliers de permis, y compris des permis commerciaux (CDL), à des immigrants sans papiers. En échange de paiements en argent comptant ou par transfert électronique, les candidats obtenaient leur permis sans passer les examens requis.
L’affaire a pris de l’ampleur avec la découverte d’intermédiaires, dont l’entreprise CubaMax, qui servait de relais entre les candidats et les employés corrompus. Les autorités ont saisi 120,000$ et dénoncé « une menace directe à la sécurité routière », puisque ces conducteurs n’avaient jamais démontré les compétences nécessaires pour manœuvrer un camion lourd.
Des fraudes dans plusieurs États
La Floride n’est pas un cas isolé. D’autres États américains ont eux aussi connu des scandales similaires. Au Massachusetts, un ancien sergent de la police d’État a été reconnu coupable d’avoir délivré des permis en échange de cadeaux, permettant à des candidats non qualifiés d’obtenir un CDL. En Californie, une vingtaine de personnes, dont des employés du Department of Motor Vehicles (DMV, l’équivalent de la SAAQ), ont été condamnées pour un réseau de corruption qui aurait permis la délivrance de centaines de permis frauduleux.
À New York, un réseau démantelé en 2025 utilisait une autre méthode. Des imposteurs passaient les examens à la place des candidats, avec la complicité d’une école de conduite et d’employés de bureau. Dans l’Illinois et au Texas, des cas de triche plus « artisanale » ont aussi été signalés, avec des candidats portant des écouteurs pour se faire dicter les réponses aux examens théoriques.
Différents stratagèmes, mais une même finalité : contourner les règles pour mettre des conducteurs non qualifiés sur la route.
Pris individuellement, chaque dossier semble localisé. Mais ensemble, ils dessinent un portrait inquiétant. Au cours des deux ou trois dernières années, les États-Unis ont recensé des centaines, peut-être même des milliers, de permis commerciaux délivrés de façon frauduleuse. Chaque permis illégal représente un risque énorme, car il ouvre la porte à des chauffeurs qui n’ont pas reçu la formation adéquate pour conduire des poids lourds.
Et au Canada?
Au nord de la frontière, aucun scandale d’ampleur comparable à la Floride n’a éclaté, mais des signaux préoccupants existent. En Ontario, une enquête de CBC Marketplace a mis au jour des failles graves dans le système de formation et d’examens. Un mémo interne de Serco, l’entreprise qui gère les centres de tests DriveTest, mentionnait des cas d’examinateurs congédiés pour avoir accepté des pots-de-vin, falsifié des certificats (automatique vs manuel) ou ajouté de l’expérience fictive aux dossiers de conducteurs.
Sous couverture, des journalistes ont aussi découvert que plusieurs écoles de camionnage ne respectent pas le programme MELT. Certains élèves passent le test routier sans avoir complété les heures minimales obligatoires, d’autres n’ont presque pas de cours théoriques. Dans certains cas, des instructeurs ont même laissé entendre que les règles « importent peu », et qu’ils entrainaient simplement les candidats à reproduire les manœuvres demandées dans un centre de test donné.
Ces pratiques, combinées à des pressions de performance sur les examinateurs pour maintenir un taux de réussite stable, soulèvent de sérieuses questions sur l’intégrité du système. Même le ministère des Transports de l’Ontario a reconnu, dans un rapport de 2022, que le programme MELT avait démontré « peu de bénéfices mesurables en matière de sécurité routière ».
En Alberta, le programme MELT a d’ailleurs été remplacé en avril 2025 par le Class 1 Learning Pathway, suite à une consultation avec l’industrie et des critiques sur son efficacité. Bien que aucun rapport officiel n’affirme son échec en termes de sécurité, les recommandations visant à renforcer la formation, les audits et l’évaluation des compétences soulignent qu’il était jugé insuffisant par plusieurs intervenants. Pendant ce temps, au Québec, le programme de formation obligatoire n’est toujours pas en fonction.
Des stratagèmes dangereux pour la sécurité routière
Qu’il s’agisse d’un réseau organisé avec des employés corrompus, de courtiers qui recrutent des clients, ou de simples tricheries individuelles, ces pratiques fragilisent toute l’industrie du transport. Elles minent la crédibilité des camionneurs qualifiés, augmentent les risques d’accidents graves et sapent la confiance du public envers les institutions.
À cela s’ajoute le stratagème Chauffeur inc., largement dénoncé par l’industrie. Ce montage permet à des entreprises de recruter des conducteurs en les faisant passer pour des travailleurs autonomes, souvent étrangers, alors qu’ils devraient être embauchés comme salariés. Derrière ce stratagème fiscal et légal, se cachent aussi des enjeux de formation et de certification, car plusieurs de ces chauffeurs sont recrutés rapidement, parfois par des intermédiaires douteux, sans que la validité de leurs permis, la qualité de leur formation ou leur expérience réelle soient vérifiées. Le stratagème Chauffeur Inc devient une porte d’entrée pour des conducteurs peu préparés qui sont mis sur la route par des entreprises frauduleuses.
Pour les experts en sécurité routière, il ne s’agit pas d’un simple problème administratif. C’est une question de vie ou de mort. Chaque permis frauduleux délivré est une bombe à retardement sur nos routes. Et si les États-Unis multiplient déjà les arrestations et les mesures de contrôle, jusqu’aux postes de pesée de certains états où l’on vérifie désormais la validité des permis, le Canada devra aussi se pencher sérieusement sur son système afin d’éviter que de tels stratagèmes ne polluent davantage son milieu.












