Publié : dim. 4 mars 2007 21:12
par 1Rookie
Tornade à Ok. city.
Depuis plusieurs années je vois dans divers magazines ou émissions de télé, plusieurs camionneurs qui racontent comment les choses se passent dans la vie d'un routier. La plupart du temps, c'est pour démontrer à tous, la trop grande charge de travail ou bien comment tout le monde abuse de notre temps et comment on doit tricher avec notre livre de bord pour composer avec tout ça. Bref, ça finit plus souvent qu'autrement par être une séance de chialage. Ceci étant dit, je vais vous raconter comment j'ai passé la journée du 8 mai 2003. Cette journée a été marquée par le passage d'une tornade dans Oklahoma City OK. Cette tornade a fait pas mal de dégâts et croyez moi car j'étais dans les premières loges pour le constater.
Une journée bien ordinaire qui commence.
La journée commence au Flying J de Sullivan au Missouri, pour ceux qui l'ignorent, Flying-J est une chaîne d'arrêt routier, des trucks-stops éparpillés près de la plupart des grandes villes américaines. Il y a plusieurs autres chaînes du même genre, mais à cause des prix du diesel j'arrête souvent à ceux-ci. Il est 5heures 30 am et je viens de me réveiller. Normalement, je ne suis pas un lêve tôt, mais je dois être à Oklahoma City dans l'état de l'Oklahoma pour 5heures 30 pm et j'ai un peu plus de 685 kilomètres à parcourir donc si je veux avoir le temps de prendre une douche et souper avant d'aller livrer ma cargaison je n'ai pas d'autre choix. Je fais l'inspection du camion, prends un bon déjeuner et je me dirige vers Joplin au Missouri, mon prochain arrêt. Il est 6 heures am. Il ne se passe pas grand-chose, le trafic est quasi inexistant et le soleil se lève lentement derrière moi. Vers l’ouest, c’est une journée nuageuse et depuis quelques jours la radio annonce du mauvais temps. Il faut mentionner que depuis deux ou trois semaines, le mid-ouest Américain a été frappé par près de 300 tornades. Ca brasse pas mal et c’est surtout causé par le changement de température dû à l'arrivée printemps. Nous sommes en plein dans la saison des grands vents, le même phénomène se reproduira à l'automne.
Un peu plus de 3 heures de roulés et j'arrive à Joplin Missouri. Je décide d'aller prendre un café au Petro. C'est une autre chaîne d’arrêts routier. Un coup rendu j'y rencontre un compagnon de travail, Mario St-Louis. Puisqu'il s'en va vers Montréal, il se dirige donc du côté opposé. J’en profite pour dîner et jaser un peu avec Mario ensuite, je repars pour OK City. Jusqu'à présent, la journée se déroule comme prévu et elle est, comme d'habitude, pas mal planifiée. Je devrais être chez mon client à temps. Je dois laisser ma remorque à l'usine de GM et en prendre une vide pour ensuite me diriger vers Dallas au Texas qui est situé à plus ou moins 200 miles au sud. A partir de Dallas, je dois ramasser une remorque destinée pour Cambridge Ontario. Je devrais être vers au Flying J de Dallas vers 10 heures 30 ce soir pour y passer la nuit avec une bonne journée de fait. Normalement, je passe à peu près une heure chez GM le temps de reculer ma remorque au quai de chargement, faire signer mes papiers, trouver la remorque vide et faire l'inspection. Mais à partir de 5heures pm, il n'y aura plus rien de normal !
Ça commence à brasser!
J'arrive au Flying J d'Oklahoma City et depuis une demi heure, la radio annonce des orages isolés un peu partout dans la ville. A part un peu de vent, je ne rencontre pas de pluie. Comme prévu, je fais le plein ensuite je vais prendre ma douche. C'est un petit truck-stop et il n'y a que quatre douches. Nous y sommes une dizaine de chauffeurs à attendre et il faut que le préposé lave les cabines entre chaque utilisateur. Il y a un genre de salle de télé et je vais m'y installer en attendant mon tour en écoutant la télévision. Il n'y a rien qui presse il est 4 heures pm. ou plutôt, 3 heures pm à l’heure locale de plus, je suis à une demi-heure du client. Pendant que j'attends, les émissions sont interrompues par le département de la météo pour avertir la population qu'il y a un risque d'orage qui pourrait se transformer en tornade. Le 3 mai dernier, il y en a une qui a passée à Oklahoma city et elle a fait pour plusieurs millions de dollars de dégâts. Les employés du truck-stop ont l'air nerveux, mais nous, les camionneurs, on ne s’en fait pas trop. On a tous vu passer des orages donc ce n'est pas la première et ce ne sera sûrement pas la dernière.
Le ciel me tombe sur la tête !
Finalement, ma douche est prise et je pars du truck-stop. Je me dirige vers le sud sur la I35. Le trafic est lourd, tout le monde se presse. Au loin, au fur et à mesure que j'approche de la ville, je vois des éclairs qui tombent un peu partout. Le tonerre gronde et le ciel est bas, il n'y a toujours pas de pluie. Par contre, j'ai le préssentiment qu'il va se passer quelque chose. Il est 4 heures 45 pm et la radio annonce que les «storm chasers» sont décollés. Ces derniers sont des chasseurs d'orages qui sont à bord de deux ou trois hélicoptères. Ils survolent la ville afin de détecter les endroits propices à avoir une tornade. Je me rends compte que c'est une émission de télé, car le lecteur de nouvelles précise souvent qu'il va montrer des images lorsqu'il en aura. Plus tard quelqu'un va m'expliquer que la station de télé est propriétaire des hélicos et va diffuser les rapports de météo en simultané avec la majorité des stations de radio afin de pouvoir avertir le plus grand nombre de gens possible en cas d'urgence. C'est un excellent système et c'est en grande partie pour cette raison que même si les tornades font d'énormes dommages matériels, les victimes sont quand même peu nombreuses. Je suis sur la I35 sud et dois prendre la I240 pour aller vers l'est, la circulation est arrêtée près de la jonction et j'écoute toujours la radio. En plus des gens des hélicos, le lecteur de nouvelles parle à deux ou trois reporteurs qui sont au sol à différents endroits stratégiques de la ville. Il y en a un qui est situé dans la ville de Moore, (Mark) il mentionne que la grêle la grosseur de balle de golf a commencé à tomber à l'endroit ou il est posté. C'est mauvais signe, car cela veut dire qu'un courant d'air chaud est en train de s'élever rapidement et rencontre un courant d'air froid, du même coup, provoque cette grêle. Il explique que l'étape suivante sera la formation de rouleaux. Ces rouleaux peuvent atteindre entre 350 mètres et quelques kilomètres de long dépendamment de la grosseur des masses chaudes et froides impliquées. Ils sont formés horizontalement et tournent sur eux-mêmes à des vitesses vertigineuses. Des pointes de ces rouleaux peuvent descendre vers le sol et elles seront appelées des "wedges". Lorsqu'un wedge touche par terre, le rouleau se redresse et une tornade est née. Pendant que le lecteur de nouvelles passe à un autre reporteur, Mark est toujours en ligne et semble de plus en plus agité. On entend le vent frapper son micro et il semble avoir des problèmes à communiquer. Je suis presque rendu à l'intersection. Je me rends compte que la jonction de la I35 et la I240 est située dans la ville de Moore. Le temps se noirci de plus en plus. La grèle commence à tomber légèrement comme j'entre sous le viaduc pour prendre la I240. Soudainement, Mark se met à crier « WE HAVE A TOUCH DOWN , A TORNADO HAS TOUCHED DOWN » ( une tornade vient de toucher la terre). Il est 5 heures pm. Je suis toujours sous l'autoroute et je ne vois pas ce qui se passe. Je commence à avoir hâte que le trafic commence à bouger. Le commentateur vient tout juste de dire d'éviter d'être sous les viaducs, car en cas de tornade il peut se produire un effet de succion. Je commence à être nerveux. Lorsque je viens à bout de sortir de sous le viaduc, je suis face à face avec la tornade! La rampe d'accès courbe vers la droite et la tornade est à ma gauche et elle est à plus ou moins un kilomètre de moi. C'est un long entonoir gris, debout, elle ressemble à un cobra dressé et fait des mouvements lents et menaçants en se tordant lentement. A sa base, je distingue un nuage autour d'elle, comme un beigne. Je me doute bien que dans ce beigne c'est la dévastation. Je n'aime pas ça du tout. Le commentateur à bord de l'hélico raconte qu'elle mesure plus d'un kilomètre et demi de hauteur et la base mesure entre 250 et 500 mètres de large. Ça commence à presser. Au loin, je vois un immeuble se faire détruire. Je sais que c’est un restaurant car le commentateur le décrit en même temps. J'ignore si vous avez vu le film Twister mais à un moment donné il y a une grange qui se fait démolir. Dans le film c'est un montage digital, mais là, c'est pour vrai! Ça se passe exactement de la même façon. L'immeuble explose en petits morceaux et tout vole vers le haut en se faisant aspirer dans le tourbillon. Les arbres, peu importe leur grosseur, se font déraciner comme s’ils étaient du gazon. Hallucinant! Je ne panique pas, mais je change de place assez rapidement et commence à penser que si les quelques autos devant moi ne bougent pas, elles vont se faire pousser! Le flot d'adrénaline fait son travail. Mes mains commencent à trembler. Je sors finalement de la rampe d'accès et je suis maintenant sur la I240 direction est. Le ciel est clair dans cette direction. Le trafic commence enfin à rouler plus vite. Je suppose qu'ils ont tous vu le même spectacle que moi et ils veulent s'en éloigner le plus vite possible.
Je dis souvent à qui veut bien l'entendre qu'il n'est pas important d'avoir un camion qui roule trop vite. Laissez-moi vous dire que j'ai poussé mon camion à fond et que je n'en avais pas assez! Je n'ai aucune idée à quelle vitesse je filais, car je passais mon temps à changer de ligne de gauche à droite en passant par les accotements de chaque côté. Rien ne m'aurait ralenti. J'ai seulement remarqué que le moteur n'avait plus rien à me donner et que le ciel était clair devant moi. Pendant ce temps Mark décrit ce que la tornade est en train de faire en criant à tue tête et il répète que c'est un monstre semblable à celle qui a frappé le 3 mai 1999. Elle est de catégorie F3, probablement F4. Les tornades sont catégorisées, dépendament de la force des vents dans une échelle de F1 qui est la plus basse à F5 qui est la plus violente.
Le Kenworth se fait tordre
Je commence à me calmer un peu. La tornade est maintenant à 8 ou 9 kilomètres derrière moi et je m’approche de la prochaine sortie (sortie no.9 air dépôt) . C’est celle que je devrais prendre pour aller chez GM. Je ne suis pas certain de ce que je veux faire. Continuer pour m'éloigner de cet endroit mais, pour aller où? Je décide de prendre la sortie pour aller chez mon client. Il n'est pas très loin, un ou deux kilomètres tout au plus donc je devrais trouver refuge assez rapidement. Le vent est de côté et assez fort, mais c'est tolérable. Je tourne à gauche, passe sous la I240. En sortant de sous le viaduc, le vent devient soudainemens plus violent. Devant moi, il y a un camion remorque qui attend pour tourner à droite sur la 74ème rue. Je dois aussi tourner à droite. Tout d'un coup, l'intensité du vent monte d'un autre cran. Ça devient insupportable, Le vent commence à entrer par les vitres de côtés et les trappes d'aération de la couchette. Le camion devant moi ne bouge plus et je m'approche de lui lentement. J'essaie d'aller droit devant, mais pour y arriver je dois tourner mon volant presque un quart de tour à gauche. Mon chargement n'est pas lourd et ça m'inquiète. Ma remorque est toute croche et je commence à penser qu'elle va se coucher par terre.
Comme je regarde le camion devant moi, je remarque qu'un coin de sa remorque se détache. D'un coup sec, la tôle du toit lève et s'envole comme du papier, étant donné qu'elle est de construction monocoque, elle s'affaisse sous le poids du chargement. Ensuite le capot du camion se détache et vient frapper le côté du camion et passe par dessus puis s'envole à une vitesse incroyable. Quel spectacle! Pendant ce temps, de mon côté, je vois mon capot lever du coin gauche en se tordant. Il a assez levé pour que j'apperçoive le coin du radiateur et le dessus du moteur. Le vent fait un sifflement épouvantable et arrive de partout. Des débris viennent frapper le côté du camion. À ce moment précis, je pense que j'en ai perdu un petit bout. Je décide de me trouver un trou et suis convaincu que tout va chavirer. Je me dis "Ok! ça va faire!" Je lève mon volant ajustable et mes appuis-bras pour me faire de la place, prends mon téléphone cellulaire et le mets dans ma poche de pantalon et je commence à regarder derrière le siège du côté passager ou je vais aller me cacher. Avec tout ça je ne me rends pas compte que mon véhicule roule encore et que suis en train de passer à côté du camion qui s'est fait endommager. Je vois mon cadran RPM et il est à 1750 tours, je dois changer de vitesse. Il y a un déclic et je reviens à moi. Je me mets à passer les vitesses presqu'instinctivement deux par deux et tourne sur la 74ème rue à fond de train. J'ai maintenent le vent dans le dos et je ressens très bien la poussée de ce dernier. La radio continue à informer la ville du mouvement de la tornade afin que les gens aient le temps de se cacher. Ils expliquent de ne pas rester dans nos véhicules et de se cacher dans les abris et si on ne trouve pas d'abri de se réfugier dans un fossé. Les fossés sont en effet une bonne protection car les vents de la tornade vont passer par dessus et l'effet de succion est inexistant Je ne suis pas chaud à l'idée de m'enfouir dans un fossé, mais je commence à y penser sérieusement. Sur la 74ème rue où je suis, il n’y en a pas, je dois continuer. Je suis presque devant l'usine de GM, je dois la contourner pour aller à mon point de livraison. Il est 5 heures 15. En même temps ils annoncent ce que je ne veux pas entendre. La tornade se dirige vers l'usine de GM à une vitesse de 50 kilomètres à l'heure. Je devrais trouver un abri assez vite, mais le temps commence à presser.
Elle finit par me rejoindre!
Je passe devant l'usine. C'est l'endroit ou ils garent le produit fini. Les Trail-Blaiser et Envoy. tout neufs. Je fais le tour assez rapidement et arrive à l'arrêt pour tourner à gauche. Je relaxe, car je sais que je vais pouvoir aller dans un des abris. J'arrive à la guérite et vais voir le gardien de sécurité. C'est un personage dans la fin quarantaine, calme et peu bavard. Il prend son travail très au sérieux et même si j'y vais assez régulièrement, il me répète à chaque fois les consignes une par une en oubliant pas me raconter un court passage de la bible avant de me laisser partir. Cette fois, il a l'air nerveux et me dit d'aller immédiatement dans un des abris en m'expliquant où ils sont à l'aide d'une carte de l'usine. Je monte dans le camion. Droit devant moi, à 300 mètres il y a les quais de chargements où je dois aller. À la droite des quais, il y a deux grosses portes pour y entrer les wagons de trains. Je m'avance vers les quais et soudainement, les portes pour trains se gonflent comme un parachute puis se démolissent. Du même coup, le toit de l'usine est en train de se défaire en volant au vent. À droite, j'aperçois la tornade. Cet énorme entonoir gris qui fait ses ravages. Il y a trois grosses cheminées et j'en vois une qui s'écroule pendant que je recule vers la guérite afin de protéger le camion par le toit du petit immeuble. Tout va-vite, très vite. Il y a un vacarme d'enfer. Un chauffeur vient vers moi en courant et j'arrête le moteur, descends du camion et vérouille mes portes. On entre dans la guérite. La guérite est un petit immeuble d'à peu près 5 mètres par 5 mètres avec une toiture au dessus des camions qui entrent à l'usine par un côté et en ressortent de l'autre. Il n'y a personne à l'intérieur, à gauche, il y a un comptoir et des écrans de télévisions à circuit fermé. Les murs sont vitrés et j'apperçois un petit camion qui sert normalement à bouger les remorques dans la cour carrément lever dans les air. En entrant à droite, il y a un escalier qui mène au sous-sol pour accéder à la petite toilette des gardiens. Je dis à l'autre chauffeur qu'on devrait aller s'y cacher. Le gardien y est probablement. Avant de descendre, j'ai pris un instant pour regarder mon camion au travers la vitrine. Je savais que c'était pour brasser et j'ai eu un pincement au cœur. Il ne semblait que j'abandonnais mon vieux chum. Un capitaine n'abandonne jamais son navire que je me suis dit. Mais j'avais pas le choix, il était devenu trop dangereux de rester. Un coup en bas de l'escalier, la porte est barrée. J'entends de l'autre côté de la porte le gardien qui me dit "the door is locked". ( la porte est verouillée!)
Je me recule et m'appuie contre le mur et donne un solide coup de pied dans le milieu de la porte en criant "open the fucking door!" On entend alors le verrou se débarrer et la
porte s'ouvre . Le gardien s'excuse, il était dans l'obscurité et avec l'énervement, il ne pouvait pas trouver le verrou. Je m'excuse à mon tour.
La peur de ma vie
La petite toilette est dans l'obscurité totale. Je suis debout, le gardien est assis sur la cuvette et l'autre chauffeur est assis sur un contenant de 20 litres. En haut il y a un vacarme infernal. On dirait que quelqu'un lance des chaises contre la porte et on doit crier pour se faire entendre tellement il y a du bruit. On sens le sol et les murs vibrer comme si un train passait tout près. Ça dure à peu près une minute qui me semble une éternité et puis le calme revient, du moins on le pense. J'ouvre la porte et je regarde à droite en haut des escaliers, tout m'a l'air en place. J'ai un peu peur, car je ne sais à quoi m'attendre. Les questions se bousculent dans ma tête. Est-ce que mon camion est encore là? Est-il en un morceau? Est-il debout? Du coin de l'oeil, je remarque que l'autre chauffeur est derrière moi et nous gravissons les marches une à une lentement. Rendu en haut, il fait sombre. Les écrans de télé sont éteints car il n'y a plus d'éléctricité. Les vitrines sont pleines de débris et de boue. Dans ce coin de pays la terre est de couleur rougeâtre et ça faisait tout drôle de voir les vitrines rouge comme ça. J'aperçois la silhouette mon camion, il est encore là. Il n'a pas l'air endomagé. Quel soulagement. Le petit immeuble l'a protége comme prévu. Le vent est fort, mais pas assez pour nous pousser. Je sors de la guérite en regardant mon camion et je me mets à rire nerveusement en voyant qu'il a l'air intact, mais il est plein de débris. L'autre chauffeur me suit dehors et on regarde la grille massive du KW. Il y a plein de boue, de papiers, de morceaux de laine isolante, et de petits bouts de bois éparpillés un peu partout. On dirait que je viens de faire un tour dans la boue, un peu comme un véhicule tout terrain! Tout à coup, le gars me donne une tape sur l'épaule et pointe du doigt derrière moi. Je me retourne et à ce moment précis, c'est le choc. La tornade est encore là. À peu près 150 à 200 mètres de nous je ne sais pas trop. Elle est énorme. Le cœur me débat à une vitesse débile. Nous sommes comme en transe l'autre chauffeur et moi devant le gigantisme de cette chose dressée devant nous. Elle fait à peu près 150 mètres de large et je me sens comme si je suis à la base d'une citerne de raffinerie avec la hauteur d’un gratte-ciel tout tordu et que j'essaie d'y voir le haut. En regardant ce mur arrondi à l'horizontal, on peut voir des formes passer. On ne peut distinguer qu'est-ce que ces formes sont, elles passent trop rapidement. Je me retourne vers l'Américain et me rends compte qu'il crie à tue-tête "we need to get out of here" ( il faut partir d'ici!). On dirait que le son ne passe pas. C'est un drôle de sentiment, il y avait tellement de bruit et je croyais qu'il m'entendait lorsque je lui parlais. Nous sommes alors retournés vers la porte de la guérite encore sous le choc et descendus les marches en s'appuyant sur les murs sans dire un mot, lentement, comme si quelqu'un nous tenait par la main pour retourner dans la petite toilette. Le gardien était encore assis sur la cuvette. Après avoir refermé la porte, dans le noir total, il nous a enguirlandés de bêtises. Il était pas mal fâché devant notre insouciance. Il dit qu'il nous a crié de revenir dans l'escalier, mais on n'a rien entendu et continué à monter. Il nous a alors raconté une anecdote de sa jeunesse. Il avait retrouvé son calme habituel et sa voix résonnait dans l'obscurité. Il était de la région et ce n'était pas la première tornade qu'il voyait passer. Un jour alors qu'il était caché avec sa famille dans un abri souterrain construit par son père. Il a fait comme nous, il a ouvert la porte en croyant que tout était fini et il y avait une vache près de l'entrée de l'abri. En un instant, la vache avait disparue! Il ne l'a même pas vue partir tellement ça s'est fait vite. On aurait bien pu se faire prendre et disparaître. Rien qu'à l'écrire, j'en ai encore des frissons. Mais heureusement, la tornade s'éloignait de nous, lentement mais sûrement. Souvent, je me demande comment il se fait que nous étions si près et qu’on a pas été touchés. En voyant des vidéos de nouvelles télévisés on y vois des maisons avec le toit complètement arrachés, on se rend compte que les chambres sont telles qu’elles étaient avant même si le toit est parti. C’est à dire que rien n’est dérangé dans l’appartement. Le téléviseur est toujours sur la table et qu’à certaines occasions on y voit même des vêtements encore accrochés sur la porte. C’est un des mystère que je ne peux expliquer.
Le retour au calme
Il est 5 heures 45pm et je monte dans mon camion. Je vais l'enlever du chemin au cas ou des véhicules d'urgence voudraient passer. Les dégâts sont énormes. J'avance lentement vers les quais de chargements et je vois un monsieur qui me fait des grands signes. C'est Mike Lavoie, un compagnon de travail. Il était dans son camion avec son épouse lorsque la tornade a passé. Ce qu'il a dû se faire brasser. Il me dit qu'il n'a pas eu le temps de se rendre à l'abri avec les employés de GM. Lui et son épouse sont encore sous le choc, mais personne n'est blessé. Sharon a encore la tremblote quand je vais les rejoindre, mais elle semble s'en remettre. Leur camion s'en tire bien malgré qu'une vitre de sa couchette est brisée. Il est aussi plein de débris et de boue. On s'est alors promené un peu partout afin de voir s'il avait des blessés. Nous avons pris à peu près une heure pour reprendre nos esprits. Nous sommes allés voir les remorques vides et constatés qu'elles étaient toutes endommagées. Il y a des camions complètement détruits un peu partout sur le terrain. Il y avait même des conteneurs de 15 mètres projetés à plus d'un demi kilomètre dans le champ derrière l'usine. On dirait une zone ou il y a eu des bombardements.
Un moment donné, pour décompresser, j'ai été m'asseoir dans mon camion pour être seul un peu. J'ai barré les portes arrêté mon moteur et resté là à rien faire dans le silence pour à peu-près une demi heure. Tout ce qui me passait dans la tête était de rentrer à la maison et de vendre le camion puis trouver un autre métier. J’ai appelé chez moi pour dire à mon épouse que j’étais sain et sauf au cas ou elle apprenait la nouvelle par quelqu’un d’autre. Ensuite, le chauffeur d’un autre camion travaillant pour la même compagnie que nous, est venu nous voir. Il était caché à l'usine avec les employés de GM et il se renseignait sur notre sort. Il n'a donc pas été blessé et son camion n'a subi aucun dommage. Le personnel de sécurité nous a alors dit de laisser nos remorques et d'évacuer l'usine. À ce moment, nous nous sommes vraiment rendu compte de l’étendu des dommages. C’était absolument incroyable, irréel. Nous avons suivi le trajet pris par la tornade mais du sens opposé. Il y avait des centaines de carcasses de voitures à différents stade de construction éparpillées partout. Un peu plus loin, un camion remorque démoli et presque appuyé sur un mur de l’usine. J’ai remarqué qu’une de ses roues avant était enfoncée de plus de 6 pouces dans l’asphalte. Même sils me semblaient aussi perdus et sous le choc que nous, nous continuons à suivre les gardiens. Il a même fallu qu’ils coupent des clôtures afin que nous puissions passer à certains endroit car les chemins étaient trop endommagés. Un coup enfin sorti de l’usine, nous nous sommes alors dirigés vers le Petro pour aller souper, car je commençais à avoir faim. De toute façon, il n'était pas question d'aller nulle part pour le reste de la journée. J'avais juste hâte qu'elle se termine. Le trafic était bloqué partout puisque la tornade a passé au dessus des autoroutes à plusieurs reprises, mais l’américain qui nous suivait connaissait un raccourci pour s'y rendre. Nous sommes arrivés au Petro vers 8 heures pm. J'ai pris un bon souper. Je regardais autour de nous et malgré le choc de l’après midi, la vie semblait assez normale. Bien sur, les employés du restaurant savaient ce qui s'était passé mais pour le reste des clients qui normalement arrivent d'un peu partout, la vie continuait. On s'est trouvé une bonne place pour se stationner puis on s'est installés pour passer une bonne nuit de sommeil bien méritée. Du moins, j'ai essayé.
Le rêve
J'essaie de dormir, mais j'ai un mal de tête assez violent. Je vais voir à l'intérieur et je m'installe dans la salle de télévision et il y a un film de Schwarzenegger à l'écran. J'ai du mal à me concentrer et j'en perds des bouts. En fait, je ne me souviens même pas de quel film il s'agissait. Un coup le film terminé, je décide d'aller me coucher, je vais essayer en tout cas. La journée à commencée tôt et a été mouvementée donc je suis pas mal fatigué, mais le mal de tête me tenaille, il va certainement m'empêcher de dormir. À l'intérieur du camion, en bas j'ai deux sofas face à face avec une table entre les deux. Mon lit est en haut. Je trouve un poste de radio où l'on y joue de la musique classique en espérant qu'elle va me faire relaxer. J'instale le rideau qui fait le tour intérieur des vitres de côté et du pare brise afin d'avoir un peu d'intimité. Puis je m'écrase en bas sur un des sofa. Tout à coup, Beethoven a fait son oeuvre et j'ai dû m'endormir. Je me retrouve alors dans un rêve. Je suis assis au volant de mon camion, j'ai mon casque de moto sur la tête, il me semble trop petit car il me serre le crane. Mon camion est tantôt noir, tantôt mauve. Il est décoré comme une voiture de course de type Nascar. Il y a un énorme numéro 69 sur chaque côté, ça roule pas mal vite. Je suis en piste et je n’arrête pas de changer de vitesses. J'entends l'annonceur à la radio qui décrit la course et il dit que nous sommes en train de battre des records de vitesse. 220 kilomètres à l'heure! Faut que j’tourne à gauche, vite l'autre courbe s'en vient. Le compteur de vitesse n'arrête pas de monter et moi j'continue de changer de vitesse. Faut que j'tourne à gauche vite ça tourne encore... j'commence à être étourdi, mais je ne lâche pas de pousser. L'annonceur n'en revient pas et moi non plus d'ailleurs. Je me dis qu'il faut que je ralentisse la machine avant de me casser la gueule ça va beaucoup trop vite. Attention une autre courbe à gauche. J'essaie de tirer sur les freins de la remorque et il ne se passe rien. OK, c'est vrai je suis en course et j'ai pas de remorque alors j'essaie de freiner avec la pédale...Encore rien. Je me sens alors comme lorsque je descends une grosse côte et que les freins chauffent et que j'ai perdu le contrôle du camion. Le commentateur hurle que nous somme maintenant à 360 kilomètres à l'heure. J'ai les mains toutes trempées et l'adrénaline m'empêche de serrer le volant, j'ai les jambes toutes molles, le cœur me débat à une vitesse folle. Il n'y a rien à faire, je sens le camion accélérer constament et la panique commence à s'installer. Au bout de mon capot, il y a une décoration chromée. C'est une petite bonne femme avec de grandes ailes accrochées à son dos et les mains de chaque côté du corps elle pointe vers l’avant un peu comme sur la proue d'un navire. Je la regarde et on va tellement vite qu'elle a perdue ses ailes et elle se tient maintenant du mieux qu'elle peut à l'enseigne KW au bout du capot du camion. Elle se retourne et me regarde avec un air fâché, il semble qu’elle me demande qu'est ce que je fais là! Tout d'un coup, je réalise que la chienne de tornade m'a ramassée. Je me fâche. Ok! Ça va faire! Je sort d'ici! Je lève mon volant et mes appuis-bras prend mon téléphone cellulaire, le met dans ma poche et j'essaie de sortir. Dans une voiture de course, il y a un filet de sécurité à la place de la glace de la porte du conducteur. J'entends trois ou quatre bangs en avant. Ça commence à cogner et je dois m’en aller. Je me dis faut que je sorte d'ici et ça presse, mais le filet de sécurité me donne des problèmes. Dehors c'est gris. Il y a beaucoup de bruit. Le commentateur qui hurle, le vent qui entre par les vitres et les trappes d'aération. Je ne sais pas trop d'òu vient tout ce vacarme mais il m'énerve de plus en plus. Je viens à bout d'ouvrir le satané filet et tout d’un coup, comme si je sortais d’un entonnoir… Le silence! Plus rien ne bouge! Je suis debout entre les sièges avant, les jambes molles, je m'appuie sur le volant. J’entend des oiseaux qui chantent, et à ma gauche, tout près du camion, je vois un monsieur aux cheveux blancs qui me fait des signes. J'ai le rideau dans les mains et je réalise que je me réveille. Mike Lavoie cognait sur ma porte et me regarde avec son éternel sourire radieux. Bonjour Michel, est-ce que t'as bien dormi? Qu’il me demande. On t'a laissé dormir un peu et en attendant on a fait laver notre camion. Regarde comme il est beau ce matin. En effet, il est bien beau. Au travers le pare-brise, son épouse Sharon me fait des signes de la main toute souriante. Je lui fait signe .Le ciel est clair et c'est une belle journée ensoleillée qui s'annonce. Je suis tout trempé et j'ai la tremblote, mais le mal de tête est parti. Il est 9heures 30am. J'en ai assez! Je veux m'en aller chez moi.
Le temps de laver la machine.
Mike et Sharon sont partis vers le Flying J et moi j'suis resté au Petro. Je veux passer un peu de temps seul pour me remettre de toutes ces émotions. Le dernier 24 heures a été essez éprouvant et je ne suis pas certain comment composer avec tout ça. Je revois constament les images de la journée d'hier. Je suis comme sur un nuage. De toutes façon, mon camion est trop sale et je décide de le faire laver. Il le mérite bien. Plus tard, j'ai été rejoindre Mike et un autre compagnon, Yves Lacasse et nous avons passés une grande partie de la journée à attendre que quelqu'un, au bureau de Montréal, prenne une décision à savoir quelle direction ont va tous prendre. J'en profite pour polir le chrome du camion et de faire le ménage à l'intérieur. C'est aussi bien comme ça, car j'ai beaucoup de problèmes à me concentrer et de plus je suis très fatigué. En fin d'après midi, les répartiteurs ont enfin pris une décision. On s'en va à Dallas Texas sans remorque et on en ramasse une qui est dans la cour là-bas chargée de marchandise destinée pour Cambridge On. On décide de souper avant de partir question de laisser passer le trafic de l'heure de pointe ensuite nous partons en direction de Dallas tous les trois. Nous sommes partis vers 6heures pm à l'heure locale d'Oklahoma City. Nous avons parcourus à peu près une centaine de kilomètres et à la radio, ils annoncent que les stormchasers venaient de décoller. Oklahoma City s'est fait frapper par une autre tornade. Cette fois-ci près du Flying J où nous avions passé là journée. On s'est rendu à Dallas et cette fois j'ai bien dormi. Tout était calme à l'endroit ou nous étions. Le lendemain, la vie continue et finalement, je m'en vais à la maison. J’ai pris une semaine de congé rendu chez moi. Je pense que je l’ai mérité.
Voilà, c'est comme ça que ça s'est passé le 8 mai 2003 à Oklahoma City, Oklahoma.
Et vous comment s'est passé votre journée?