Éditorial de Sophie Jacob, 31 janvier 2019 – Toute la semaine, j’ai suivi le procès de Jaskirat Sidhu, le camionneur qui n’a pas fait son arrêt à une intersection de la Saskatchewan, causant la mort de 16 personnes et blessant 13 passagers de l’autobus des Broncos de Humboldt.

Lundi, au premier jour de l’audience, nous ne disposions pas de toutes les informations qui ont été entendu au courant de la semaine pour avoir une opinion juste de l’événement. Jaskirat Sidhu a commis 70 infractions les 11 jours précédents la tragédie, ce qui rend indéfendable son innocence. D’ailleurs, le camionneur a plaidé coupable aux 29 chefs d’accusation qui portaient contre lui.

Mais, ce qui m’a le plus choqué est la quantité de commentaires irrespectueux qui ont été écrit sur les réseaux sociaux concernant le camionneur, qui portaient particulièrement sur son origine ethnique. Oui, il m’est arrivé en conduisant un camion d’assister à des comportements routiers qui étaient dangereux, et oui, il y avait des conducteurs immigrants parmi ceux-ci. Des chauffeurs irresponsables, j’en ai croisé… des immigrants comme des québécois “pure laine”.

Est-ce que tous les immigrants méritent d’être jugé par les actions de quelques-uns? Certainement pas, et d’ailleurs, de manière générale, je ne crois pas que nous soyons en position de porter un quelconque jugement. Nous commettons tous des erreurs, à différents degrés, ne soyons pas hypocrites. Il est temps d’élever notre vision à un niveau plus humain.

Le racisme n’a pas sa place dans notre société, ni dans le transport. Chaque humain devrait prendre responsabilité de ses actions, peu importe ses origines, son orientation sexuelle, sa religion ou autre.

Tu es téméraire et ta conduite est inadéquate? Tu n’as pas ta classe 1. Tu manques de respect envers les lois et règlements? Tu subis les conséquences. Que tu sois blanc, noir, jaune, rouge, mauve… Tu commets une erreur, tu les assumes. Point barre!

Si c’est vrai qu’il y a des immigrants sur nos routes qui sont dangereux au volant d’un véhicule lourd, la vraie question à se poser est la suivante : que font-ils au volant d’un camion? Pourquoi ont-ils une classe 1 en poche et qui sont les transporteurs qui les ont embauchés? Ces questions se posent également pour tous les camionneurs “pure laine” qui sont inaptes à conduire. Que font ces routiers sur la route? Rien à voir avec l’ethnie.

Je crois qu’il est temps que nous arrêtions de dénigrer les autres et que nous usions de notre sens du jugement pour nous tourner vers les vrais responsables… Cela étant, imaginez un seul instant que nous arrêtions de nous diviser, peut-être que nous serions capables de voir plus clair dans de tels événements. Et enfin, réussir à changer les choses. La solidarité, ce n’est pas l’affaire des autres. Ça commence en chacun de nous, dans nos valeurs profondes.

Je crois qu’au moment où nous partageons nos opinions, nos idées, nos pensées, nous en disons beaucoup plus long sur qui nous sommes que sur la situation elle-même. Nos paroles et nos gestes déterminent qui nous sommes, ils n’ont que peu de valeur par rapport aux autres, sinon celle que chacun décide de lui accorder, en l’interprétant comme ça lui chante…

Émettre une opinion, partager une pensée, se donner le droit de s’exprimer, je dis oui! Mais avant de juger et de manquer de respect, demandons-nous si ce que nous sortons de notre bouche ou ce que nous tapons du bout des doigts nous représente vraiment. Tout peut être dit, sans avoir recours à la haine ou à la violence.

Pour revenir au cas de Jaskirat Sidhu, dans de telles tragédies, nous avons tendance à répondre par la peur, ou par la colère, par nos émotions qui sont prépondérantes. Je veux donc, en ce jeudi soir, souligner le courage dont ont fait preuve les familles des victimes, qui m’ont ému et permis de grandir en tant qu’humain.

Voici quelques-uns des derniers commentaires qui ont été entendu à la cour :

« Jaskirat Sidhu n’est pas un tueur en série », a dit Lyle Brons aux journalistes, qui a perdu sa fille dans l’accident. « Il n’est pas sorti ce jour-là dans le but de tuer des gens. Je crois qu’une fois qu’il aura complété sa sentence, il devrait pouvoir vivre une bonne vie et faire quelque chose de bien avec celle-ci. »
« Je sais que mon fils aurait eu la même empathie que nous à ton égard » a dit la mère de Tyler Bieber à Sidhu en cour. « Tu n’avais pas l’intention de faire du mal à personne ce jour-là et tu devras vivre avec cela sur ta conscience pour le reste de ta vie… » 

L’assistant coach Chris Beaudry, qui a aidé à identifier les corps après l’accident et qui en garde un traumatisme, a pardonné Jaskirat Sidhu et il a déclaré :

« Ne gaspille pas ta vie. À partir d’aujourd’hui, fais le plus de bien que tu peux en allant de l’avant. Sois compatissant, aime et surtout, pardonne comme d’autres t’ont pardonné. »

L’avocat de Jaskirat Sidhu, Mark Brayford, a expliqué à la cour aujourd’hui que le camionneur était distrait par une bâche qui prenait du lousse sur l’une de ses remorques. Il se serait arrêté deux fois pour tenté de la fixer, afin d’éviter que ce soit dangereux pour les autres usagers de la route. Toutefois, le camionneur a déclaré qu’il prenait entièrement la responsabilité de ce qui s’était produit, et qu’il n’aurait pas dû se laisser distraire à l’approche de l’intersection.

« Je ne peux même pas imaginer ce que vous traversez ou ce que vous avez vécu. J’ai pris les choses les plus précieuses de votre vie », a conclu Jaskirat Sidhu, le camionneur de 30 ans. « C’est arrivé à cause de mon manque d’expérience. »

Il est un humain qui a commis une faute grave et qui devra en subir les conséquences, et la sentence sera connue le 22 mars prochain.

Éditorial de Sophie Jacob, rédactrice en chef